Mes sorcières bien-aimées

La pièce montée  par Édith Patenaude  (à gauche)  et Sarah Berthiaume montre combien  la peur  peut devenir contagieuse  au sein d’une communauté.
Marie-France Coallier Le Devoir La pièce montée par Édith Patenaude (à gauche) et Sarah Berthiaume montre combien la peur peut devenir contagieuse au sein d’une communauté.

« Quel texte pertinent en ce moment ! » Au départ, Sarah Berthiaume fut accrochée par l’utilisation récurrente et « à tort et à travers » de l’expression « chasse aux sorcières ». Une métaphore détournée par les détracteurs du mouvement #MoiAussi pour victimiser les agresseurs présumés, des hommes de pouvoir, alors qu’historiquement les persécutées étaient principalement des femmes marginalisées ou instruites, menaçantes car libérées du joug masculin. En même temps, on assiste à une réappropriation féministe de la sorcière. Une figure qui exprime aujourd’hui « la rébellion positive, la dissidence et l’émancipation féminines. Ainsi que le savoir intuitif, auquel on redonne son plein pouvoir », dit Édith Patenaude.

Mais, en relisant la mythique pièce d’Arthur Miller, écrite en 1953 pour dénoncer les accusations de communisme du maccarthysme, les deux créatrices ont réalisé combien elle résonnait différemment.

Et elles se sont heurtées à des problèmes éthiques choquants pour leur sensibilité de femmes contemporaines. D’abord, comment monter, en 2020, ce récit où un homme est victime des dénonciations mensongères d’adolescentes ?

C’est la responsabilité sociale « excitante » qui incombe désormais à chaque artiste qui monte un classique : offrir à voir une vision du monde, croit la metteuse en scène.

« Lorsqu’on aborde le répertoire, on est confronté au fait que ces œuvres ont été écrites dans un système de valeurs d’un autre temps. Il ne s’agit pas de condamner les auteurs, mais de [reconnaître] qu’ils sont le produit de leur époque. Sauf qu’en tant que femmes, ça fait tellement longtemps qu’on est dépeintes d’une certaine façon que vient un écœurement. Pour moi, ça ne passe plus. »

La solution ? Essayer de rendre sa vision perceptible à travers une œuvre existante, poursuit Édith Patenaude. « Ici, le défi était magnifique, parce que la pièce est puissante. C’est un suspense extraordinaire qui traite de choses très pertinentes : l’hystérie collective, le contrôle par la peur, la religion et la société qui peuvent devenir oppressantes et où le manque d’éducation peut mener. Mais comment faire émerger une autre vision de ces femmes d’une façon un peu ratoureuse, sorcière [rires] ? »

Post-vérité

Tout en resserrant beaucoup la longue pièce, Sarah Berthiaume y a ajouté deux monologues de son cru. Inspirée par le roman de Maryse Condé Moi, Tituba sorcière…, elle a fait de l’esclave noire leur porte-parole dans la pièce, afin notamment d’insérer une figure de sorcellerie dans un récit de machinerie judiciaire qui en compte finalement très peu.

« Sa puissance vient de l’idée de raconter des histoires. Son pouvoir magique, c’est de sortir de la pièce pour donner son commentaire, qui est un peu notre point de vue sur cette œuvre. » C’est ce qu’illustre Les sorcières de Salem : à force de raconter une fiction, une fausseté, elle devient vraie et transforme la perception du monde.

« La pièce ancre ce mythe de l’homme qui subit de fausses dénonciations et donc du danger inhérent à la libération de la parole féminine. La prise de parole de Tituba consiste donc à dire : on a assez raconté cette histoire-là, elle a transformé la réalité. Maintenant, il faut agir sur le réel autrement, en racontant de nouveaux récits. »

Il va sans dire que cette notion fait drôlement écho à notre ère de post-vérité. « C’est une responsabilité collective d’essayer de démêler le réel du fictif et on y parvient très mal présentement, ajoute Édith Patenaude. Je ne veux pas mettre la faute sur les politiciens, mais il n’y a rien comme une population apeurée pour lui faire faire n’importe quoi. »

La pièce montre à quel point la peur peut devenir contagieuse au sein d’une communauté. Avouez que la production de Denise-Pelletier semble hélas tomber à point, avec la panique qui contamine la planète en même temps que le virus.

La menace, elle aussi invisible, de l’ensorcellement était aussi concrète pour les Américains de 1692 que la COVID-19 l’est pour nous, rappelle l’auteure d’Antioche. « C’était écrit dans la Bible, donc c’était la vérité. » Et les puritains vivaient dans un monde extrêmement menaçant.

« Les personnages essaient de survivre, donc ils vont s’accuser les uns les autres. Et ce qui est intéressant, c’est qu’ils pensent tous faire le bien, mais chaque action posée entraîne le pire. »

Colère

Le titre original, The Crucible, terme qui peut désigner « le contenant dans lequel on fait chauffer le métal pour le purifier », révèle mieux la vraie nature du récit, souligne l’adaptatrice. Le protagoniste, John Proctor, y traverse des épreuves pour purifier son âme après un adultère et « finit en martyr ».

Les sorcières y sont des « fonctions dramaturgiques pour mettre ce héros en valeur ». En fait, les personnages féminins relèvent d’archétypes, alors que les personnages masculins sont dépeints avec nuance.

L’autrice rappelle que, pendant qu’il écrivait cette pièce, Arthur Miller était en train de quitter sa femme pour Marilyn Monroe. « Pas difficile de projeter sa relation avec la tentatrice, plus jeune, qui va le détourner de sa famille… »

Bref, il ne manque pas d’éléments qui font réagir avec colère le duo bien accordé — elles ont tourné ensemble avec le IShow. Mais en étant conscientes de ces enjeux, on peut travailler les scènes de manière à les montrer d’un autre œil, indique Édith Patenaude. « On essaie de rendre visible ce qui est invisible dans l’écriture, mais qui existe culturellement, socialement, dans les relations entre les personnages. »

Notamment en rendant perceptibles le contexte étouffant et la violence ordinaire subis par les jeunes femmes à l’époque. Doublement soumises au pouvoir masculin, la servante Abigail et les adolescentes à l’origine des fausses accusations n’ont « aucune possibilité d’expression de soi ».

Surprises lors de danses interdites dans les bois, elles dénoncent afin de survivre. « Et tout d’un coup, on se met à les écouter. Alors, ça leur donne du pouvoir. »

Les créatrices procèdent donc de manière subtile avec cette pièce délicate. La metteuse en scène préfère faire confiance à l’intelligence des spectateurs : « On essaie de faire en sorte que le spectacle ne soit pas aussi noir et blanc que ce que le récit de Miller propose, d’être dans des zones de gris plus troublantes qui vous inciteront, je l’espère, à discuter de ce qui est bien et mal dans ce récit. »

La grande noirceur

Sur le plan esthétique, la production rend sensible la grande austérité du contexte. « Le décor, c’est un mur, pas très haut ni large, qui les protège un peu, mais de la lumière, en réalité, explique Édith Patenaude. C’est comme si les personnages se maintenaient dans une forme d’obscurité. » Cette sobriété n’empêche pas une exploration poussée des interactions physiques entre personnages, du « corps dans son animalité ».

Les sorcières se veut aussi un spectacle sur la peur. Ce qui n’est pas une mince affaire sur scène, note la metteuse en scène de 1984, qui a déjà exploré ces zones oppressantes. « C’est exigeant pour les interprètes, il faut qu’ils soient dans une tension constante, afin de créer une anxiété chez le public par empathie. »

La production a fait beaucoup de recherche pour susciter d’authentiques frayeurs. « J’aime la peur au théâtre parce que c’est une sensation forte. Et le spectateur, pendant ce temps, s’oublie complètement. Il est totalement connecté à l’action sur scène. Ça crée aussi comme une petite craque qui fait qu’après, on peut entrer dans une meilleure communication et avoir un véritable dialogue. »

 

Les sorcières de Salem

Texte : Arthur Miller. Traduction et adaptation : Sarah Berthiaume. Mise en scène : Édith Patenaude. Avec Anna Beaupré Moulounda, Adrien Bletton, Luc Bourgeois, Stéphane Breton, Maude Boutin St-Pierre, Larissa Corriveau, Alice Dorval, Eveline Gélinas, Nora Guerch, Emmanuelle Lussier-Martinez, Étienne Pilon et Mani Soleymanlou. Au théâtre Denise-Pelletier du 18 mars au 15 avril.