«Tout passera»: mise en question

Grâce à la caméra placée dans ladite boîte, les spectateurs peuvent suivre l’expérience sur l’écran qui se trouve en fond de scène.
Photo: Jaune écarlate Grâce à la caméra placée dans ladite boîte, les spectateurs peuvent suivre l’expérience sur l’écran qui se trouve en fond de scène.

Frédéric Lemay, Alice Moreault et Noémie O’Farrell sont à n’en pas douter la matière de leur spectacle. Qui suis-je ? Que sais-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? Voilà le genre de questions qui taraudent les membres du collectif Jaune écarlate. Leur premier effort, Tout passera, présenté dans la salle intime du théâtre Prospero, est une mosaïque d’interrogations existentielles, une trop brève incursion dans les esprits en ébullition de trois attachants millénariaux.

En plus d’assurer l’écriture, la mise en scène et l’interprétation, les trois artistes procèdent également à l’accueil (chaleureux) du public. Une fois assis, dans les gradins ou sur l’un des tapis disposés à l’avant-scène, le spectateur se voit offrir une roche, un « morceau de planète » qui trouvera bientôt son utilité et son sens. En guise de préambule, Frédéric, Alice et Noémie se racontent, ils évoquent leur amitié et la nature de leur collaboration. Lorsque les présentations sont faites, c’est à la fiction de prendre le relais.

Ce n’est pas tout à fait une intrigue, pas davantage un récit, disons plutôt une situation. Annie vient de perdre son père. Ce décès est le point de départ d’une interrogation sur elle-même, sur le sens de la vie et de la mort. Apparaît alors un faisceau de questions dont la portée est tour à tour intime et universelle, des enjeux philosophiques qui vont de l’essentialisme à l’existentialisme, de la science à la spiritualité, de l’empirisme à la synchronicité.

Après avoir potassé Heidegger, Bergson, Comte-Sponville, de Beauvoir et Jung, entre autres, les trois amis se retrouvent avec encore plus de doutes qu’au départ. Mais leurs débats sont joyeux, leurs réflexions fertiles. Sur scène, cela s’exprime de manière généralement ludique, drôle, voire attendrissante. Au fil de ce ballet, souvent théorique, parfois franchement aérobique, le plateau est peu à peu parsemé de pierres et de livres, sans oublier ces chandelles qui sont comme des étoiles dans la nuit, des lumières dans la pensée.

Pour aborder la mort et le deuil, la vie et le sens qu’on devrait lui donner, ou lui dénicher, ou encore lui reconnaître, mais aussi, et peut-être même surtout le rôle crucial de l’amitié, les trois artistes ont imaginé un confessionnal, une boîte dans laquelle on glisse la tête pour découvrir une verte vallée, un joli bois miniature, quelque chose comme un paysage mental. Grâce à la caméra placée dans ladite boîte, les spectateurs peuvent suivre l’expérience sur l’écran qui se trouve en fond de scène.

Recherche sur la condition humaine au sein de laquelle philosophie et poésie cohabitent tout naturellement, loufoque expérimentation sur l’art du bonheur, il s’agit indéniablement d’une création évolutive, tout comme l’existence elle-même. Le spectacle est court, fragmentaire, pour ne pas dire lacunaire, certes imparfait, mais il est si honnête, si dénué de prétention, si atypique dans le panorama théâtral actuel qu’on apprécie chaque instant de la rafraîchissante expédition qu’il nous offre.

Tout passera

Texte, mise en scène et interprétation : Frédéric Lemay, Alice Moreault et Noémie O’Farrell. Une production du collectif Jaune écarlate. Dans la salle intime du théâtre Prospero jusqu’au 21 mars.