«Roméo et Juliette»: le règne de la beauté

Roméo et Juliette vivent une histoire mise à jour dans cette relecture du classique.
Stéphane Bourgeois Roméo et Juliette vivent une histoire mise à jour dans cette relecture du classique.

Porté par un franc désir d’actualisation du classique de Shakespeare, le metteur en scène Jean-Philippe Joubert, dans une adaptation de Rébecca Déraspe, offre une lecture contemporaine qui, pour être en phase avec son époque, nous laisse largement hors jeu.

Reprenant la formule connue, Milan Kundera soutenait que la bonne littérature se mesurait dans son incapacité à faire l’objet d’une bonne adaptation cinématographique. Par là, il pointait la propension du septième art à réduire les œuvres littéraires aux composantes les plus saillantes du récit, dans un geste d’extraction qui faisait l’impasse sur le grain.

Bien qu’il s’agisse de la reprise d’une pièce de théâtre plutôt que d’un roman adapté en film, c’est tout de même l’idée qui nous vient en tête devant cette production au Trident de Roméo et Juliette.

Dès les premières frictions entre Montaigu et Capulet, le désir de mise à jour y est palpable et les libertés prises, appréciables. Benvolio, ici, devient Benvolia, induisant sans trop d’effet un Roméo plus actuel , crédible. Dans cette lecture soucieuse d’équité, c’est par ailleurs Juliette qui prend désormais les risques pour rejoindre Roméo au balcon ; le choix, ici, est « de bon ton ». Rien toutefois qui nous fasse décrocher tout à fait ; la proposition en reste une qu’on peut suivre.

Le jugement sera tout autre devant la facture du texte. Qu’une adaptation tende vers un langage plus près du nôtre, soit : le geste de trouver des mots porteurs ici et maintenant demeure valide. Et louable. Il convient toutefois de juger le mouvement à son résultat.

Illusion du visible

Dans un désir de rapprocher les personnages de leur public, l’adaptation s’est affairée à rendre le texte limpide, libéré de ses tournures complexes. Les évènements se suivent, la translation fidèle conservant tous les éléments que nécessite la progression du récit ; tout est à sa place — en termes de construction dramatique, on dirait du squelette qu’il est bien en place.

Reste la mélodie, pour ainsi dire. Vidé de ses harmoniques, le spectacle apparaît toutefois aplati et, dans son arasement voulu de la formule, on sent poindre le fantasme d’une époque qui, soutenue par l’audiovisuel, chercherait à s’abstraire d’un langage souvent tenu pour suspect. Aucune surprise, dès lors, à ce que la mise en scène de Jean-Philippe Joubert, au moment de l’étreinte des amoureux, gratifie l’audience de deux corps entièrement nus : où se retire ce qu’il y aurait à entendre, il reste à voir.

Dans cette distribution qui inscrit dix-sept noms au compteur, les frasques habitées d’Olivier Normand en un Mercutio arrogant ou de Marie-Josée Bastien en nourrice primesautière ne rattraperont pas un spectacle où la richesse des tournures a été passée à la trappe, se faisant le miroir involontaire de ce même monde que diagnostiquait déjà Denys Arcand dans son Règne de la beauté : un monde dont la parole se retirerait, pour laisser dans son ressac des surfaces derrière lesquelles il deviendrait difficile de déceler le moindre désir.

Roméo et Juliette

Texte : William Shakespeare. Adaptation : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Jean-Philippe Joubert. Une coproduction Nuages en pantalon et Trident. Au Trident, jusqu’au 28 mars.