«Les trois soeurs»: clouées au sol

Se tenant loin des clichés de la Russie de la fin du XIXe siècle sans pour autant s’engager dans la relecture contemporaine, le spectacle conjugue tout naturellement le texte au présent.
Photo: Yves Renaud Se tenant loin des clichés de la Russie de la fin du XIXe siècle sans pour autant s’engager dans la relecture contemporaine, le spectacle conjugue tout naturellement le texte au présent.

Depuis sa sortie de l’École nationale en 1980, René Richard Cyr a touché à tout, de la création au répertoire, du cirque à la comédie musicale, de la chanson populaire à l’opéra, du conte à l’humour, et même à la magie. Mais le metteur en scène a attendu la soixantaine pour se frotter à une pièce de Tchekhov. Loin de faire les choses à moitié, l’homme signe pour le Théâtre du Nouveau Monde le texte français, la dramaturgie et la mise en scène des Trois soeurs.

Jouissant d’une distribution de haut vol et d’une équipe de concepteurs hors pair, le spectacle offre un écrin impeccable et implacable au clan Prozorov, des êtres dont les échanges houleux sont aussi poignants que dérisoires, aussi terribles que désopilants. Le rideau s’ouvre sur un portrait de famille, onze individus en quête de bonheur enfermés dans un grand caisson créé par François Vincent et éclairé par Étienne Boucher, un magnifique dispositif de bois veiné que les interprètes ne quittent jamais pendant les 100 minutes que dure la représentation.

Au centre, il y a Olga, Macha et Irina, les trois soeurs qui rêvent de retourner à Moscou. En retrait, on trouve leur frère, Andreï, et celle qui deviendra sa femme, Natacha. Puis il y a Soliony et Tousenbach, qui se disputent la main d’Irina. Et le vieux Docteur, qui a un sérieux penchant pour la bouteille. Sans oublier Koulyguine, le mari de Macha, et Verchinine, le commandant dont elle est sur le point de tomber follement amoureuse. Pour veiller sur tout ce beau monde, il y a Anfissa, la domestique, un peu dure de la feuille.

S’il n’y a pas un seul maillon faible dans la distribution, il faut absolument souligner le supplément d’âme des performances d’Evelyne Brochu, bouleversante Macha broyée par le sort, Éric Bruneau, dont le Verchinine est aussi irrésistible physiquement qu’intellectuellement, et finalement Benoît McGinnis, qui donne autant de nuances à son Tousenbach que s’il s’agissait d’Hamlet ou de Caligula.

La production brille à vrai dire de partout : de la pertinence des choix dramaturgiques et linguistiques à la délicatesse de la mise en scène, de la splendeur des costumes à la finesse de la direction d’acteur. Se tenant loin des clichés de la Russie de la fin du XIXe siècle sans pour autant s’engager dans la relecture contemporaine, le spectacle conjugue tout naturellement le texte au présent. Impossible alors de ne pas se reconnaître dans ces hommes et ces femmes, des êtres qui continuent d’aspirer à mieux, d’espérer un jour meilleur, même après avoir réalisé qu’ils étaient entravés de toutes parts, retenus de tous côtés, cruellement cloués au sol.

Les trois soeurs

Texte : Anton Tchekhov. Texte français, dramaturgie et mise en scène : René Richard Cyr. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 31 mars.