«Rouge»: classe de maître

La pièce se focalise sur l’œuvre du peintre, s’attardant moins aux corps des personnages qu’à leur discours.
Photo: Renaud Philippe La pièce se focalise sur l’œuvre du peintre, s’attardant moins aux corps des personnages qu’à leur discours.

Long dialogue entre un maître et son assistant, Rouge offre une immersion dans l’oeuvre du peintre états-unien Mark Rothko : un texte extrêmement cérébral qui, dans la mise en scène d’Olivier Normand, révèle un caractère vibrant. Créée à Londres en 2009 sur une composition du dramaturge et scénariste états-unien John Logan (Gladiateur, Alien : Covenant), la pièce se focalise sur l’oeuvre du peintre, s’attardant moins aux corps des personnages qu’à leur discours ; ceux-ci apparaîtront ici et là au service d’un paysage théorique à établir, dans un huis clos aux airs arides de classe de maître.

Pris de haut par son « employeur », le jeune assistant découvre un homme distant et sec, affairé dans son atelier sans fenêtres à une imposante commande pour le restaurant Four Seasons de New York. Tranquillement, leurs échanges lui révéleront la pensée d’un homme absorbé par son travail, mais aussi profondément sensible.

Les idées et le coeur

Le défi pour le metteur en scène Olivier Normand (Le songe d’une nuit d’été, Le cercle de craie caucasien) était de transcender les abstractions qui bâtissent l’échange. Dans la lecture qu’il propose, le texte dévoile une intelligence qui ne se déploie pas vainement ; entre deux considérations sur le cubisme et la part apollinienne du travail de Rothko ou l’avènement du pop art, celui-ci réussit à demeurer pertinent — c’est-à-dire sensible au coeur qui bat derrière ces idées.

Par-delà ses coups de gueule et ses formules péremptoires, le maître se révèle un homme préoccupé, soucieux du « vide spirituel de l’humain moderne » — nous sommes à la fin des années 1950 et Rothko appréhende déjà ce que Guy Debord théorisera quelques années plus tard dans sa plaquette sur le spectacle. « Je ne crains qu’une seule chose dans la vie, dira le peintre à son assistant : un jour, le noir avalera le rouge. »

Steven Lee Potvin (Foreman, Le cas Joé Ferguson), dont la gestuelle initiale en fait trop, acquiert son aise à mesure qu’il trouvera, passée la sécheresse des échanges initiaux, à confronter avec vigueur le maître : cette commande qu’il a acceptée n’est-elle pas en train de le faire céder sur ce qui l’anime le plus viscéralement ? Michel Nadeau, qui renoue ici avec les planches, se glisse pour sa part dans le rôle de Rothko comme dans des pantoufles. Son interprétation sobre, qui se garde d’être unilatéralement — et bêtement — suffisante, révèle un homme froid et autoritaire, mais honnête, sans faux-fuyants.

Les intermèdes musicaux, grandioses, ne nous convaincront pas autant que la superbe scène (de Véronique Bertrand) tout en hauteur, à la façon d’un tableau, reproduisant un atelier ocre et chaleureux qui incarne bien toute cette vie que pourrait masquer l’aridité des paroles. Dynamique, mais mesurée, la mise en scène façonne en fin de compte un objet théâtral limpide : une leçon fort belle sur la quête artistique, mais aussi sur le difficile travail d’une fidélité à ses idéaux.

Rouge

Texte : John Logan. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Olivier Normand. Avec Steven Lee Potvin et Michel Nadeau. Une production de La Bordée, jusqu’au 21 mars