«Trip», la comédie hallucinogène de Mathieu Quesnel

«J’arrive avec un texte avancé à 50%, où le scénario est élaboré mais le dialogue n’est pas fini. Et je travaille avec les acteurs, je façonne les personnages pour eux. Cela crée un univers unique, je trouve, et amène le réalisme que je recherche. J’essaie d’écrire du théâtre qui prend vie sous nos yeux, un théâtre du moment présent», explique Mathieu Quesnel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’arrive avec un texte avancé à 50%, où le scénario est élaboré mais le dialogue n’est pas fini. Et je travaille avec les acteurs, je façonne les personnages pour eux. Cela crée un univers unique, je trouve, et amène le réalisme que je recherche. J’essaie d’écrire du théâtre qui prend vie sous nos yeux, un théâtre du moment présent», explique Mathieu Quesnel.

C’est un rôle que le comédien assume de plus en plus ces dernières années : celui d’auteur et de metteur en scène. On l’a découvert surtout par L’amour est un dumpling et Je suis mixte — qui repart en tournée québécoise l’automne prochain —, tous deux créés à La Licorne.

« J’ai toujours écrit, mais mes textes précédents n’avaient pas été choisis par les théâtres », explique Mathieu Quesnel. Son écriture a dû traverser un processus de maturation. « J’ai commencé par le plaisir de me faire rire moi-même. Et avec le temps, je me suis rendu compte que ce que j’aimais comme spectateur, ce n’était pas seulement la rigolade, mais quand on touche à des sujets plus sérieux. »

Et celui qui a déjà trois autres pièces dans sa mire, dont une comédie sur la Bourse, a développé sa propre façon d’écrire, qui engage les interprètes. « J’arrive avec un texte avancé à 50 %, où le scénario est élaboré mais le dialogue n’est pas fini. Et je travaille avec les acteurs, je façonne les personnages pour eux. Cela crée un univers unique, je trouve, et amène le réalisme que je recherche. J’essaie d’écrire du théâtre qui prend vie sous nos yeux, un théâtre du moment présent. Ce qui force les interprètes à être vraiment là, à être le plus vrais possible. J’ai envie que ma dramaturgie donne accès à ces moments magiques qui naissent parfois entre les acteurs dans les répétitions, mais qui ne se retrouvent pas nécessairement après dans le spectacle Mais en même temps, je veux faire de la comédie intelligente et j’aime que le jeu soit ultraréaliste, même quand c’est totalement fou. Dans Trip, c’est le cas. »

La pièce a été inspirée à Mathieu Quesnel par ses recherches sur Ken Kesey, alors que l’acteur jouait dans l’adaptation théâtrale de son fameux roman, Vol au-dessus d’un nid de coucou. L’un des instigateurs du mouvement psychédélique, l’écrivain s’était entouré d’une bande d’artistes baptisée les Merry Pranksters — immortalisés par Tom Wolfe dans son livre Acid Test — avec qui il a sillonné les États-Unis à bord d’un autobus, en 1964. Ce groupe de contre-culture, qui avait pour « philosophie de n’appartenir à aucun mouvement et qui essayait de défaire les codes », comprenait notamment les musiciens de Grateful Dead et Neal Cassady, figure mythique de la beat generation.

Les « Joyeux Lurons » ont d’abord consommé beaucoup de LSD, avant que la substance ne devienne « trop mainstream », puis ont cherché à atteindre ce niveau de conscience sans drogue. « Les artistes de cette époque étaient dans une quête spirituelle. Et ce désir de trouver un sens, on le retrouve dans mon show. On tente de donner un sens par l’amitié, l’amour, les projets collectifs. Je pense que ce show de gang véhicule l’envie d’aventures collectives, face au monde assez individualiste dans lequel on vit. »

Dans cette « comédie hallucinogène », qui rassemble pas moins de 16 interprètes presque constamment en scène, Mathieu Quesnel souhaite faire vivre un trip au public. Une sorte de voyage sensoriel. « Je me suis inspiré de la culture des Pranksters, qui tenaient des happenings à San Francisco dans des entrepôts désaffectés. Mais moi, j’ai inventé une histoire, explique l’auteur. Sauf que le récit prend parfois des tournants inattendus, avec une liberté pour surprendre le spectateur. J’ai essayé de faire un show qui évolue dans sa structure, qui change dans sa forme et sa dramaturgie en cours de route. Ce spectacle est vraiment un genre de laboratoire, qui tente de proposer une nouvelle forme de théâtre. »

Réincarnation

Si l’auteur ne veut pas en dévoiler trop, son scénario évolutif montre d’abord une sorte de groupe d’entraide en train de monter un show. Un spectacle rituel rendant « hommage aux valeurs anticonformistes des années 1960 », lit-on dans le communiqué. Puis un événement fait bifurquer le récit.

« On suit surtout Lucie [Amélie Dallaire], qui est morte et passe à la loupe les événements marquants de sa vie afin de savoir si elle peut mettre fin ou non à son cycle de réincarnation… Je voulais faire une comédie symbolique, avec des éléments très réalistes et d’autres très mystiques. »

Trip aborde plusieurs thèmes à travers autant de personnages, dont certains ont eu des passés très difficiles. « Il y a un trajet dans le show, qui nous transporte d’une bulle à l’autre. Mais toutes les bulles ont un sens par rapport à la quête d’affranchissement personnel de la protagoniste, une femme moderne, sapiosexuelle (attirée par l’intelligence). Les années 1960, c’était le début de l’ouverture à une autre façon de vivre son couple, sa sexualité. »

Le créateur constate un regain d’intérêt pour cette époque. Lui-même a déjà traversé une phase « très hippie ». « Avant d’entrer au Conservatoire d’art dramatique, j’ai passé deux années dans la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique. J’ai adhéré à ce mode de vie, avec peu de possessions, en consommant le moins possible, en vivant dans une tente tout l’été, évoque-t-il en riant. On revient à ça, par le biais de l’environnement. »

Théâtralité

Le fait que ce gros happening soit créé à la salle Gravel-Ronfard influence sa dramaturgie, dit son auteur. « Cela me donne une permission, une liberté, parce que son public est habitué à ça. » Comment peut-il surprendre ces spectateurs coutumiers des expérimentations ? Espace libre est un lieu où on « peut tester une théâtralité », ajoute-t-il.

Mathieu Quesnel constate que l’écriture théâtrale a été influencée par le cinéma, depuis plusieurs années. « C’est vrai que c’est trillant, l’ultraréalisme au théâtre. Mais cette vague-là est un peu épuisée, je trouve. Il faut retourner à la théâtralité. C’est ce qu’on essaie de faire avec Trip. »

Avec ce spectacle qui intègre vidéo (il est allé filmer quelques plans à San Francisco), peinture en direct et une musique de Navet confit, le créateur signe sa mise en scène la plus élaborée jusqu’ici. L’ambitieuse aventure est risquée, reconnaît-il, mais il trouve le milieu artistique d’aujourd’hui un peu frileux devant les projets casse-cou. C’est, entre autres, ce qu’il aimait des années 1960 : l’entrepreneuriat artistique.

« On voit des œuvres de grande qualité ici. Mais on dirait que les grandes compagnies ou les stations de télévision veulent des projets hot, mais sans laisser la plage de liberté ou de temps nécessaire pour y parvenir. »

Mathieu Quesnel estime qu’on se soucie trop de présenter un objet complètement fini à la première. « Évidemment, ici, on est forcés à faire le meilleur show le plus vite. Ce qui fait en sorte qu’on fait des choix conformistes, parce qu’on a peur que ça ne marche pas. Moi, j’aime mieux que les spectateurs aient l’impression que quelque chose se crée devant eux. »

Trip

Texte et mise en scène : Mathieu Quesnel. Avec Sarianne Cormier, Amélie Dallaire, Stéphane Demers, Myriam Fournier, Marie-Claude Guérin, Yves Jacques, Sharon James, Simon Lacroix, Joanie Martel, Frédéric Millaire-Zouvi, Olivier Morin, Navet Confit, Sylvie Potvin, Philippe Racine, Francis William Rhéaume et Léa Simard. Une production des Productions Tôtoutard. À Espace libre, du 6 au 21 mars.