Le micro réellement ouvert des Bad Boys du rire

Erika Barao Suarez, Dolino (au centre)  et Renzel Dashington. Les Bad Boys du rire  sont réunis  au Ti-Agrikol, là où ils organisent leurs soirées micro ouvert.
Photo: Valérian Mazataud <br eom-tag-name="br"/>Le Devoir Erika Barao Suarez, Dolino (au centre)  et Renzel Dashington. Les Bad Boys du rire  sont réunis  au Ti-Agrikol, là où ils organisent leurs soirées micro ouvert.

« C’est comme ça que l’Afrique finit par être oubliée par l’Histoire », lance à la blague Renzel Dashington quand son ami et collègue Dolino se pointe enfin pour la séance de photos avec une quinzaine de minutes de retard, juste au moment où l’on s’apprêtait à procéder sans lui. Le premier est d’origine haïtienne, l’autre est né au Congo et a grandi à Cuba, avant d’arriver à Montréal à l’âge de 15 ans. Des blagues du genre, vous en entendrez une puis une autre lors des soirées d’humour des Bad Boys du rire, qui, tous les jeudis soir, chauffent à blanc le public coloré du Ti-Agrikol, bar voisin du restaurant antillais du même nom, rue Atateken. Fondés en 2017 par Renzel Dashington, 42 ans, les Bad Boys du rire tiennent davantage du clan (au sens hip-hop du terme) à géométrie variable que du groupe aux frontières définies, et compte sur des femmes, malgré la virilité revendiquée de son nom. Le meilleur de ces micros ouverts est rassemblé deux fois l’an lors d’un gala à l’Ausgang Plaza (le prochain, intitulé Presque famous, aura lieu les 13 et 15 mars).

Après avoir travaillé dans les coulisses du monde de la musique (aux côtés de Corneille, notamment), Renzel Dashington décide, en franchissant le cap de la quarantaine, de donner une chance à son vieux rêve de jeunesse — l’humour —, mais comprend vite qu’il aura du mal à peaufiner ses vannes au sein d’un écosystème comique où prévaut encore, dans les soirées d’humour, la règle non écrite voulant qu’un alignement ne puisse accueillir plus d’un artiste non-blanc, ou plus d’une femme.

Pour l’entrepreneur, il fallait aménager un espace au cœur duquel ses collègues racisés — beaucoup d’immigrants de première génération — ne sentiraient pas le besoin de travestir leur identité afin de générer des rires, un réflexe fréquent chez un humoriste novice, par définition en état de survie.

« On dit qu’il manque de diversité en humour au Québec, mais c’est toujours le même problème : si tu ne crées pas un espace où les gens peuvent s’exercer, ils ne seront pas prêts le jour où une grosse occasion va se présenter », observe celui qui remportait avec ses compatriotes le prix Impact lors de la plus récente édition du Gala Dynastie, récompensant la communauté noire québécoise.

« Mais les open mics, c’est d’abord une place qui existe pour que nous, on puisse apprendre qui on est. » Renzel Dashington évoque, par exemple, son accent. « Quand j’étais plus jeune, je parlais avec un accent québécois fort », explique-t-il en revenant un instant, de façon très convaincante, à un parler rempli de « moé pis toé » bien gras, alors que son accent, au quotidien, laisse davantage transparaître son héritage haïtien.

« Je parlais avec un accent québécois parce que j’avais compris que, dans un certain environnement, c’était plus facile d’exister. Si j’avais débuté en humour à 30 ans, j’aurais sûrement un accent québécois sur scène aujourd’hui. Si tu ne fais des numéros que devant des publics de Québécois blancs, t’apprends à te connaître à travers leur regard et leur voix plutôt qu’à travers la tienne. »

Comme à l’Apollo

C’est en constatant tout le succès récolté par Sugar Sammy avec You’re Gonna Rire, son seul en scène en franglais conçu spécialement pour le marché montréalais présenté 420 fois à l’Olympia, que Renzel Dashington mesure à quel point le milieu de l’humour fait fausse route en ne façonnant que très peu de spectacles célébrant la spécificité pluriculturelle montréalaise.

Même si les Bad Boys du rire ont signé une entente avec la boîte Encore Spectacle (Cathy Gauthier, Martin Matte, Arnaud Soly) et qu’ils sillonneront le Québec en 2020 (ils seront à Drummondville le 25 mars), Renzel Dashington nourrit d’abord et avant tout l’ambition que ses soirées au Ti-Agrikol deviennent pour Montréal ce que l’Apollo Theater est pour Harlem : une destination. « On va y aller, à Matane, mais mon rêve, c’est que les gens de Matane fassent la route jusqu’à nous parce qu’ils ont entendu parler des Bad Boys du rire. »

Erika Barao Suarez, née d’un père cubano-chinois et d’une mère portugaise, pourrait difficilement mieux incarner ce Montréal métissé. « J’ai la chance d’être un caméléon. Je suis née ici, mais j’ai mangé ma première poutine à 15 ans ! » « Pourquoi ? » s’étonne Renzel. « Parce que chez nous, ce n’était pas de la vraie nourriture ! » Ce qui n’est pas complètement faux.

« J’ai la chance sur scène de pouvoir parler en tant que Québécoise, mais aussi de raconter comment j’ai été élevée sous un régime immigrant hyper sévère. J’ai le matériel de deux humoristes ! » se réjouit celle qui appartient aussi aux Bad Girls du rire, « les chicks les plus drôles en ville », qui animent leur propre soirée au Ti-Agrikol une fois par mois (tout en participant aux événements des Bad Boys).

Dolino — l’une des plus éblouissantes étoiles des Bad Boys du rire, au charisme tantôt tranquille, tantôt explosif — rêve quant à lui autant à la tournée du vaste Québec qu’à celle de l’Europe et de l’Afrique, où il a d’ailleurs déjà fait quelques tours de piste aux côtés de la Française d’origine tunisienne Samia Orosemane.

Pour Renzel, la prochaine étape à franchir consiste à ce que plus de spectateurs blancs assistent aux soirées de sa bande et à ce que plus d’humoristes blancs y participent — Simon Leblanc en est déjà un habitué.

Bien qu’ils aient été mis sur pied afin que des humoristes d’origine africaine, antillaise et arabe trouvent quelque part une tribune, les micros ouverts des Bad Boys du rire sont réellement ouverts à tous. « Tous les humoristes que je croise quand je vais au Bordel savent c’est quoi, les Bad Boys, mais, étonnamment, personne ne me demande un spot [pour participer à leurs soirées]. Pourtant, tous les humoristes ont besoin de tester du matériel… »

Le mot de la fin ? « Fuck l’humour ethnique ! » lance Renzel. « Tout le monde est l’ethnique de quelqu’un d’autre. Quand quelqu’un utilise l’expression “humour ethnique”, c’est pour nous reléguer à une sous-catégorie. Bro, tout ce que je veux savoir, c’est si je t’ai fait rire ou pas. »

 

Presque famous

Les Bad Boys du rire. À l’Ausgang Plaza, les 13 et 15 mars.