«Becoming Chelsea»: effet miroir

Depuis Londres, Fiona, la femme du policier  (Marie-Pier  Labrecque), ne cesse de laisser des messages téléphoniques plus ou moins  significatifs.
Yanick Macdonald Depuis Londres, Fiona, la femme du policier (Marie-Pier Labrecque), ne cesse de laisser des messages téléphoniques plus ou moins significatifs.

Première collaboration du nouveau tandem à la tête des 2 Mondes, l’auteur Sébastien Harrisson et le metteur en scène Eric Jean, Becoming Chelsea est une fantasmagorie théâtrale librement inspirée par l’histoire vraie de l’activiste et lanceuse d’alerte Chelsea Manning, née Bradley Edward Manning, analyste militaire condamnée en 2013 à 35 ans de prison pour avoir divulgué en 2010 des documents classifiés sur les agissements répréhensibles de l’armée américaine en Irak.

Commençons par un avertissement : si vous désirez en savoir plus sur le procès de Manning, la reconnaissance de son identité trans, la réduction de sa peine par le gouvernement Obama, son refus de témoigner dans le dossier concernant WikiLeaks ou encore ses aspirations politiques, passez votre chemin ! Pour comprendre les tenants et les aboutissants de l’affaire et pour aller à la rencontre d’un être humain complexe, une femme au courage indéniable, nous vous recommandons plutôt de visionner XY Chelsea, le documentaire étoffé du Britannique Tim Travers Hawkins.

Parce que Chelsea Manning (Sébastien René) était dans la métropole en 2018 afin de prendre part à l’événement C2 Montréal, Sébastien Harrisson a choisi de l’imaginer, le soir suivant sa conférence, dans sa chambre d’hôtel du Vieux-Montréal, dévorée par une envie de refaire sa vie. Max, un agent de la GRC (Stéphane Brulotte), la surveille de près. Depuis Londres, Fiona, la femme du policier (Marie-Pier Labrecque), ne cesse de laisser des messages téléphoniques plus ou moins significatifs. Au-dessus d’eux plane le fantôme de Namir Noor-Eldeen (Mustapha Aramis), photographe de l’agence Reuters tué en 2007 dans un raid aérien de l’armée américaine en Irak.

Au sein d’un dispositif coulissant, miroitant et lumineux, un ascenseur pas banal, imaginé par des concepteurs au talent indéniable, on contemple pendant 80 minutes quatre comédiens des plus convaincants, mais aussi, et peut-être même surtout, leurs ombres et leurs reflets, des silhouettes dédoublées qui sont au cœur de la proposition. Surgit rapidement le sentiment que la figure de Manning et sa quête ne sont qu’un prétexte, qu’elles ne servent qu’à produire de jolies images.

Les créateurs de Becoming Chelsea ont donné naissance à une évocation, à un objet de beauté réglé au quart de tour, mais au sein duquel on évite soigneusement et inexplicablement de creuser les multiples enjeux rattachés à cette saga intime et politique, où on se garde d’approfondir les dimensions judiciaire et identitaire d’un parcours qui interroge les fondements mêmes de la démocratie à l’américaine. C’est un parti pris, certes, mais disons qu’il laisse pantois.

Becoming Chelsea

Texte : Sébastien Harrisson. Mise en scène : Éric Jean. Une production des 2 Mondes. Au théâtre Prospero jusqu’au 14 mars.