«À l'affiche»: huis clos au cinéma

Patrick Emmanuel Abellard (à gauche), Jean-Philippe Côté et Catherine Côté partagent la scène dans «À l’affiche».
Photo: David Mendoza Hélaine Patrick Emmanuel Abellard (à gauche), Jean-Philippe Côté et Catherine Côté partagent la scène dans «À l’affiche».

Sur un texte de l’Étatsunienne Annie Baker, À l’affiche offre une proposition théâtrale fort singulière. Huis clos pour trois employés de cinéma, la pièce donne une voix aux personnages les plus banals : une proposition originale, dont les visées toutefois nous resteront opaques.

Dans la mise en scène d’Angélique Patterson (Tranche-cul), le décor se résume aux éclairages d’une salle de cinéma, à quelques rangées de sièges et à une ouverture qui, dans le mur du fond, révèle la petite salle d’où pointe le projecteur 35 mm. Entre deux représentations, Sam (Jean-Philippe Côté) et Avery (Patrick Émmanuel Abellard) nettoient le popcorn au sol ; Rose, la projectionniste, traîne dans les parages.

Autour de ce triangle, plus loin amoureux, le spectacle enchaîne les discussions les plus ordinaires : le comportement de la clientèle, la fin de semaine à venir, les films préférés. L’arrivée du numérique, aussi. Les tranches de vie se multiplient entre deux coups de balai, et la question bientôt se pose : où cela nous mène-t-il ?

Faute d’une nette évolution du récit, on se rattache à des personnages crédibles. Le texte de Baker réussit à reproduire un quotidien près de nous et, sur ce point, la traduction habile d’Angélique Patterson réussit à coller au plus près, malgré certains éléments — les lieux nommés évoquant la Nouvelle-Angleterre, mais aussi les titres des films non traduits, ou cette tirade de Fiction pulpeuse livrée en anglais — possiblement en conflit avec la proximité maximale que recherche le texte.

En marge de l’histoire

Le rythme est lent et les coups de théâtre, rares. En marge de la banalité sur laquelle se bâtit le spectacle, les plaisirs de jeu restent néanmoins soutenus. Patrick Emmanuel Abellard joue un jeune nerd à la gestuelle au départ trop crispée mais qui se corrige. Catherine Côté entre dans son rôle avec tout le naturel nécessaire, pendant que Jean-Philippe Côté trouve une partition étonnante : un jeune adulte un peu benêt mais transparent, en phase avec sa posture souvent traînante et comique, dans un jeu maintenu pourtant à l’abri de la caricature.

Si le dernier quart de la pièce dérogera à la justesse de l’écriture, les personnages échangeant alors des propos plus dirigés sur la vie et l’amitié, on file toutefois vers une tombée de rideau qui peine à refermer nos interrogations. En quête d’un fil conducteur à cette surprenante plongée, on cherchera un hommage au quotidien, à la petite histoire qui se bâtit en marge de la grande : cette grande histoire qui apparaît dans ce projecteur 35 mm, bientôt désuet devant l’avènement inévitable du numérique, marque d’un progrès qu’on n’arrête pas et sur fond duquel les trois personnages apparaissent comme des accessoires.

Mais le spectacle, peut-être, n’est pas friand de ce genre d’hypothèse. Avec succès, il s’attarde à recréer une certaine vie de tous les jours, avec ses silences, ses hésitations et ses enjeux limités ; les plaisirs de jeu sont nombreux, c’est déjà beaucoup. Les questions qui nous viennent, toutefois, se heurtent à une proposition aux contours imprécis : une image qui reste floue.

À l’affiche

Texte : Annie Baker. Mise en scène et traduction : Angélique Patterson. Avec Patrick Émmanuel Abellard, Catherine Côté, Jean-Philippe Côté et Charles Fournier. Une production du collectif Rêver en couleurs, à Premier Acte jusqu’au 14 mars.