«Les trois sœurs»: à la reconquête du paradis perdu

<p>Évelyne Brochu, Rebecca Vachon et Noémie Godin-Vigneau incarnent trois soeurs aspirant à une vie meilleure dans la pièce «Les trois soeurs».</p>
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Évelyne Brochu, Rebecca Vachon et Noémie Godin-Vigneau incarnent trois soeurs aspirant à une vie meilleure dans la pièce «Les trois soeurs».

René Richard Cyr se frotte à Tchekhov pour la première fois en dirigeant Les trois soeurs au TNM. Le metteur en scène a choisi Noémie Godin-Vigneau pour incarner Olga, l’enseignante, la bienveillante, Évelyne Brochu pour camper Macha, l’incandescente, la passionnée, et Rebecca Vachon pour interpréter Irina, la rêveuse, l’enthousiaste.

Les trois comédiennes se souviennent très bien de leurs précédentes expériences tchékhoviennes, d’autant plus fondatrices qu’elles ont toutes eu lieu dans un contexte scolaire. Alors qu’Évelyne Brochu a préparé une scène de L’ours, une pièce en un acte de l’auteur russe, pour entrer au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, d’où elle est sortie diplômée en 2005, Noémie Godin-Vigneau a joué Éléna dans Oncle Vania, sous la direction d’Alice Ronfard. « C’était en 1997, au terme de ma formation à l’École nationale, se remémore-t-elle. J’avais appris une chanson en russe et je m’accompagnais à l’accordéon. J’avais été profondément remuée par ce grand ballet d’êtres humains, un vibrant portrait de société. »

Quant à Rebecca Vachon, la rencontre s’est produite avant son entrée à l’École nationale, d’où elle est sortie, diplôme en poche, en 2016. C’était dans une école de Minsk, en Biélorussie, alors qu’elle avait 17 ans. C’est là qu’elle a incarné pour la première fois Irina, le personnage avec lequel elle renoue ces jours-ci. « Au départ, je ne trouvais pas ça palpitant, avoue-t-elle. C’est en côtoyant ces personnages, cet univers, en découvrant ce qui s’y passe vraiment, en profondeur, que je suis tombée sérieusement en amour avec Tchekhov. »

Si bien que la comédienne a joué en octobre 2018 dans La place rouge, un texte de Clara Prévost inspiré en partie d’Oncle Vania, et qu’elle jouera en mai prochain, au Rideau Vert, dans Vania et Sonia et Macha et Spike, une pièce de l’Américain Christopher Durang qui prend sa source dans La mouette et dans La cerisaie.

Le ton juste

Avec ses personnages beaux et néanmoins pitoyables, à la fois grands et petits, on sait que le théâtre de Tchekhov peut supporter les lectures les plus contrastées, du comique au tragique, du classicisme, préconisé notamment par Yves Desgagnés, à la dérision, adoptée entre autres par Wajdi Mouawad. À quoi peut-on s’attendre cette fois ? « René Richard fait un théâtre qui lui ressemble, lance spontanément Brochu, c’est-à-dire vibrant et généreux. »

Ce sont des femmes ardentes. Elles sont combatives, comme les belles-soeurs de Tremblay. Il faut vivre, c’est une formule qu’elles emploient souvent.

Précisons que le metteur en scène a lui-même composé un texte à partir de différentes traductions françaises réalisées entre 1954 et 1993. Privilégiant une oralité qui s’apparente à celle de la langue québécoise, sans pour autant donner dans le joual, sa partition est aussi débarrassée de ce que certains auraient pu considérer comme des longueurs. On nous annonce donc un spectacle d’une heure et trente-cinq minutes. « C’est bourré d’humour, estime Vachon. Malgré leur situation, les personnages sont pleins d’esprit, jamais à court de répartie. Je pense au Koulyguine de Frédéric Paquet, à la Natacha d’Émilie Bibeau, au Tousenbach de Benoît McGinnis et même au Verchinine d’Éric Bruneau. Ils sont vraiment très drôles. » « Ces passages agissent comme des bouffées d’air frais, précise Brochu. Elles sont essentielles dans la pièce comme dans la vie des protagonistes. »

Sororité et solidarité

Les trois filles du général Prozorov, décédé il y a un an, ont un rêve en commun, celui de quitter la campagne pour revoir Moscou, la ville où elles ont grandi. « Ce sont des femmes ardentes, explique Brochu. Elles sont combatives, comme les belles-soeurs de Tremblay. Il faut vivre, c’est une formule qu’elles emploient souvent. Elles sont toujours dans une tension entre le passé et le futur, entre les regrets et les espoirs. »

« Ce sont trois femmes qui se tiennent, pense Godin-Vigneau. Elles s’entraident beaucoup, on sent entre elles une grande solidarité, une sororité qui a quelque chose d’éternel, d’un point de vue historique, et qui pourtant, étrangement, est assez peu dépeinte au théâtre. » Brochu poursuit : « On met souvent les femmes en opposition, encore aujourd’hui, alors que cet antagonisme me semble créé de toute pièce, sans fondement. À mon sens, c’est une campagne de marketing à la Betty et Véronica, une construction dont on aurait tout avantage à se débarrasser. »

Comment expliquer que les trois femmes ne retrouvent jamais Moscou ? « C’est leur enfance, rappelle Vachon, c’est le paradis perdu, l’insouciance, l’idéalisme, le lieu de tous les possibles, une réalité qu’elles ne pourront jamais regagner. Comme l’a écrit René Richard dans le programme de soirée : Moscou n’existe pas et aucun train ne peut s’y rendre. »

« C’est ce qui permet aux spectateurs de projeter ce qu’ils veulent sur ce Moscou, estime Brochu. Tout le monde a un paradis perdu. C’est une question d’ordre intime, mais aussi collectif. Comme société, comment se fait-il qu’on ne fasse pas les bons choix, qu’on ne tende pas vers un idéal, qu’on ne se mobilise pas autour d’une vision ? Pourquoi est-ce qu’on préfère donner naissance à un continent de plastique ? »

Il faut se dresser

« Une fois que les épreuves de la vie nous ont traversées, précise Godin-Vigneau, qu’on est bien désillusionnés, qu’on a multiplié les compromis, qu’on a peut-être même été défaitistes, il faut bien que l’on se relève et que l’on continue à avancer. En ce sens, je trouve que le spectacle donne du courage, qu’il incite à la lucidité, à l’amour et à la tendresse. »

« Les personnages de la pièce disent souvent qu’il faut se dresser, explique Vachon. Il faut savoir se lever, avoir des normes morales élevées et s’y tenir. C’est ce qu’il y a de plus difficile et en même temps ce qui est le plus important. » « Comme l’exprime Verchinine, rappelle Godin-Vigneau : il n’y a pas de bonheur, il n’y a que le désir de bonheur. » L’essentiel, alors, ce n’est peut-être pas de se rendre à Moscou, mais bien de s’assurer qu’on regarde toujours dans sa direction…

Les trois soeurs

Texte : Anton Tchekhov. Texte français et mise en scène : René Richard Cyr. Au Théâtre du Nouveau Monde du 3 au 31 mars.