«M.I.L.F.»: Irrévérencieuse trinité

En ajoutant deux autres modèles au cliché porno de la génitrice séduisante — la fameuse «M.I.L.F.» —, soit la mère à tuer à cause de sa perfection insupportable et celle à sauver tant elle semble sombrer, Marjolaine Beauchamp mesure la distance entre le fantasme et la réalité crue.
Photo: Valérie Remise En ajoutant deux autres modèles au cliché porno de la génitrice séduisante — la fameuse «M.I.L.F.» —, soit la mère à tuer à cause de sa perfection insupportable et celle à sauver tant elle semble sombrer, Marjolaine Beauchamp mesure la distance entre le fantasme et la réalité crue.

« Il n’y aura pas de scène uplifting », prévient l’une des protagonistes de M.I.L.F. Impudique et frontale, l’œuvre de la poète Marjolaine Beauchamp dépouille de toute joliesse sentimentale l’expérience de la maternité, cette condition censément sacrée. Entre fantasmes et récriminations, désirs et impuissance, elle en dresse un portrait cru, parfois rageur, désespéré ou grinçant. Et d’une énergique irrévérence.

Cette création du Théâtre du Trillium, née à Ottawa en 2017, explore notamment la sexualité des mères et met donc en jeu le rapport au corps — cette dimension à laquelle on réduit encore beaucoup les femmes. Le texte expose la parole d’une trinité maternelle, déclinée en autant d’archétypes.

En ajoutant deux autres modèles au cliché porno de la génitrice séduisante — la fameuse M.I.L.F. —, soit la mère à tuer à cause de sa perfection insupportable et celle à sauver tant elle semble sombrer, Marjolaine Beauchamp mesure la distance entre le fantasme et la réalité crue. Envies, frustrations, solitude et épuisement du quotidien qui peuvent les mettre à boutte : ces mères plus ordinaires qu’indignes disent parfois ce qu’on ne peut pas dire. Sans compter le désir sexuel, toujours vivace même si le corps n’est plus « intact ».

Outre une conversation à cœur — et à cul — ouvert au sein du trio, le spectacle prend surtout forme dans une succession de brefs monologues : femme suppliant de retourner sur le marché du travail, mère en dépression post-partum, date confrontée à son image lors d’un rendez-vous Tinder, génitrice qu’une enfant malpropre mène au bord de la crise de nerfs… Un panorama un peu inégal, où le réalisme brut cohabite avec la poésie et de parlantes métaphores (comme celle de la baleine bleue), mais qui dégage dans l’ensemble une puissance certaine.

En accord avec l’aspect frontal de la parole et cette mise à nu plutôt in your face, l’intéressante mise en scène de Pierre Antoine Lafon Simard conserve un peu de ce côté brut, décapant toute illusion — celle de la fiction théâtrale, cette fois. Dans une salle Jean-Claude-Germain à l’allure de studio de photographie, les saynètes sont montées à vue sous la lumière des projecteurs, comme de véritables petits instantanés. À noter l’utilisation décalée de certains choix musicaux, éclectiques — voir l’ironie de cette scène domestique jumelée au vibrant hymne à la féminité chanté par Nicole Croisille…

Portée avec un engagement total par Marjolaine Beauchamp, Geneviève Dufour et Stéphanie Kym Tougas, le spectacle a quelque chose d’un exutoire. La finale chorale, hommage à la solidarité de ces femmes de la classe populaire dans une langue sonore et concrète, vient pourtant mettre un peu de baume sur ce cri théâtral parfois secouant.

M.I.L.F.

Texte : Marjolaine Beauchamp. Mise en scène : Pierre Antoine Lafon Simard. Une création du Théâtre du Trillium, présentée à la salle Jean-Claude-Germain jusqu’au 7 mars.