«Le triptyque migratoire»: les racines du monde

Par-delà les divers angles adoptés dans son «Tryptique migratoire», Kevin McCoy (à droite) creuse de façon entêtée le filon de l’enracinement.
Photo: Stéphane Bourgeois Par-delà les divers angles adoptés dans son «Tryptique migratoire», Kevin McCoy (à droite) creuse de façon entêtée le filon de l’enracinement.

La création au Diamant du Devisement du monde, troisième partie du Triptyque migratoire de Kevin McCoy, aura été l’occasion pour le comédien et metteur en scène de présenter en une soirée un travail aux multiples facettes, étalé sur plus de vingt ans, mais articulé autour du même sujet central : l’enracinement.

Premier des trois volets, Ailleurs (2006) lie le vécu migrant de McCoy, originaire des États-Unis, à celui d’autres néo-Québécois dans un théâtre documentaire retraçant les circonstances et hasards les ayant conduits à Québec. Ils proviennent de Colombie ou de Singapour, du Tchad ou de la Roumanie, et leurs témoignages sur les réalités de l’immigration confèrent sens et profondeur au récit du comédien, exposant ses propres démarches d’obtention du statut de résident permanent canadien.

Si certains éléments apparaîtront ici et là collés sans l’apport d’un fil fort, la plongée demeure riche de toute la matière mise en scène. Alliant l’humour et une forte présence en scène du soliste, sur fond de décors efficaces, Ailleurs se révèle par ailleurs une proposition de laquelle les quelques années qui ont passé ne font que souligner la pertinence accrue.

Second arrêt du triptyque, Norge (2014) se dégage pour sa part du pan social pour suivre un filon plus familial. Sur les traces de sa grand-mère maternelle immigrée depuis la Norvège jusqu’aux États-Unis, McCoy déploie une quête des origines aux étonnantes ressemblances, tant sur le fond que sur la forme, avec le 887 de Robert Lepage, qu’il aura précédé.

Malgré les référents culturels (Grieg, Munch, Ibsen) et les rappels historiques (indépendance norvégienne, attentats d’Oslo et d’Utøya) qui colorent le spectacle, celui-ci reste toutefois davantage un récit personnel. Ce deuxième volet, dès lors, s’imposera surtout par la beauté des tableaux : jouant du contraste entre le feu et la glace, les éclairages s’imposent dans un décor épuré, laissant toute la place aux compositions d’Edvard Grieg — dont les Pièces lyriques, interprétées par la pianiste Esther Charron, trempent la quête identitaire de McCoy dans une douceur persistante.

Au dernier temps de ce triptyque, le mouvement prend une direction résolument plus intime. À Venise pour un projet sur Marco Polo, le fils apprend qu’un cancer fulgurant a frappé son père. Racontant les derniers jours aux soins palliatifs d’un homme déjà éteint, Le devisement du monde entrelace les figures du père et de l’explorateur : deux lignes, cependant, qui courent de façon quelque peu parallèle.

Des passerelles se créent, certes — c’est le père de Marco Polo qui l’a entraîné dans ses voyages —, mais on garde le sentiment que toutes les perches lancées peinent à résonner comme elles le pourraient ; le sentiment, aussi, que le « portrait du père » revendiqué peine à s’imposer devant celui du fils, malgré un hommage vibrant rendu par un comédien généreux et d’une sincérité émouvante.

Alors que la part documentaire d’Ailleurs rattachait les questionnements intimes à un contexte plus large, cette ligne tend à s’amincir par la suite. Pourtant, les trois pans du triptyque rassemblés révèlent la cohérence d’un seul mouvement : par-delà les divers angles adoptés, McCoy creuse de façon entêtée le filon de l’enracinement.

Qu’il soit social ou intime, son travail ne se départit jamais d’un point de vue privilégié mis de l’avant, mis à profit : celui d’un déraciné qui, passé de Seattle à Chicago en bas âge et installé au Québec avec ses racines irlandaises et norvégiennes, approche de façon singulière les questions de ce qui nous rattache au monde ; des questions qu’une humanité de plus en plus mobile ne cesse de rendre plus sensibles.

Le triptyque migratoire

Texte et mise en scène : Kevin McCoy. Avec Kevin McCoy, ainsi qu’Esther Charron pour «Norge» et Louis Fortier et Sarangerel Tserenpil pour «Le devisement du monde». Une production du Théâtre humain, et une coproduction du Théâtre du Trident pour «Norge».