«Les fleurs du tapis»: Rachid Badouri a-t-il changé tant que ça?

Avec à peine quelques ponts d’éclairage et coffres de tournée, Rachid Badouri parvient à illustrer simplement comment il s’est lui-même beaucoup délesté au cours des dernières années.
Photo: Manny Fortin Avec à peine quelques ponts d’éclairage et coffres de tournée, Rachid Badouri parvient à illustrer simplement comment il s’est lui-même beaucoup délesté au cours des dernières années.

« J’pensais qu’il allait faire le moonwalk », murmure Rachid Baroudi, après une longue tirade sur l’homophobie, en personnifiant un spectateur fictif, qui serait décontenancé par sa métamorphose — artistique et humaine — annoncée dans les médias depuis juin 2019. Il n’y a effectivement pas d’imitation de Michael Jackson, ni de pas de danse, dans ce troisième spectacle, Les fleurs du tapis, présentée mercredi soir à l’Olympia devant un public d’un éclectisme presque surréaliste (la productrice Denise Robert, l’animateur Ricardo Larrivée et le rappeur Loud, assis à quelques sièges de distance). Mais peut-on parler de métamorphose ? Parlons plutôt de nécessaire mise à jour.

Son désir avoué de ne plus maquiller ses opinions se traduit d’emblée dans le discours qu’il tient sur ses origines. Alors que le Rachid Badouri 1.0 dépeignait la bonne entente régnant parmi les différents groupes ethnoculturels qui composent le Québec contemporain avec un angélisme frôlant l’aveuglement volontaire, le nouveau Rachid admet volontiers qu’il existe ici aussi du racisme, dont les membres de la communauté arabo-maghrébine — la sienne — sont tout particulièrement victimes. Il tire des préjugés avec lesquels il a dû négocier plusieurs punchs efficaces.

L’humoriste, cela dit, ne joue pas dans les platebandes de Guillaume Wagner, ni de Fred Dubé. Le commentaire social, chez lui, se veut moins un pamphlet incisif qu’un moyen de mettre en lumière ce qui devrait nous unir tous, nommément notre mépris pour ces individus qui s’acharnent à incarner les pires préjugés associés à leur culture (le terroriste arabe comme le Québécois blanc, paresseux, tout juste bon à regarder La poule aux oeufs d’or et à vomir sa haine de l’autre sur les réseaux sociaux).

Dépouillement et confidences

En entrevue il y a quelques semaines, Rachid Badouri racontait s’être inspiré de la scénographie archi-dépouillée du plus récent spectacle de l’Américain Aziz Ansari (Aziz Ansari : Right Now, offert sur Netflix). Avec à peine quelques ponts d’éclairage et coffres de tournée, le Québécois parvient à illustrer simplement comment il s’est lui-même beaucoup délesté au cours des dernières années. Sa transformation la plus salutaire se manifeste dans cette conscience de lui-même — de ce qu’il est, de ce qu’il dégage et de ce qu’il représente — qui semble désormais l’animer (manière polie de dire que Badouri n’avait jamais jusqu’ici semblé très doué pour l’autodérision).

Le jeune père de famille, aujourd’hui âgé de 43 ans, semble enfin avoir compris qu’un humoriste peut piocher une bonne part de sa matière première dans ses propres contradictions. L’ancien Rachid n’aurait sans doute pas osé dénoncer les trop maigres salaires des professeurs, de peur qu’on lui renvoie au visage les fortunes qu’engrangent les comiques. Il prend ici le pari — fructueux — d’aborder frontalement cette malheureuse absurdité.

 

Les confidences qu’il offre au sujet de sa crainte que sa fille, aujourd’hui âgée de six ans, soit un jour draguée par des prédateurs, confinent cependant au malaise. Badouri avait là une belle occasion d’interroger les raisons pour lesquelles tant d’hommes agressent des femmes, voire de commenter les allégations d’inconduites sexuelles pesant sur Gilbert Rozon, avec qui il a longtemps collaboré.

Il aurait aussi pu rappeler que les femmes n’auraient pas à suivre des cours d’arts martiaux (comme ceux auxquels il dit avoir inscrit sa fille) si des hommes cessaient tout simplement de commettre des agressions. Évoquer le récent drame de Mascouche (et cet homme accusé du meurtre non prémédité de sa conjointe), même avec les intentions les plus nobles, apparaît par ailleurs maladroit et inutile (surtout au coeur d’une soirée déjà très longue).

Salutaire autodérision

C’est donc quand il parle de lui-même, de ses bibittes, que Badouri se réinvente réellement. Son récit de l’infection (une cellulite) qui a failli avoir sa peau, de sa peur de mourir, de l’ultimatum de sa compagne lasse d’encaisser son attitude tyrannique, et de sa réticence à consulter un psychologue, forme le coeur de ce spectacle. Ne pas vouloir demander de l’aide à un spécialiste en santé mentale, de crainte de passer pour faible : voilà une de ces bêtises dont la famille Badouri n’est pas la seule à avoir fait son credo.

Ce qui n’a pas changé chez Rachid Badouri ? Les rires les plus puissants qu’il génère jaillissaient moins, mercredi soir, d’une tournure de phrase bien trouvée, ou d’une observation pénétrante, que de son aptitude presque surhumaine pour les accents, les imitations et la pantomime. Si le swag, le charisme, est indissociable de la confiance en soi, et la confiance en soi indissociable d’une connaissance intime de ses failles, on ne s’étonnera pas que Rachid Badouri n’ait jamais eu autant de swag qu’aujourd’hui.

Les fleurs du tapis

De Rachid Badouri. En tournée partout au Québec jusqu’en janvier 2021