Les multiples reflets de Chelsea Manning

Si l’action se déroule beaucoup dans la tête des personnages, le récit gravite autour d’une cage d’ascenseur. L’entrevue avec Sébastien Harrisson et Eric Jean a lieu devant ce décor qui évoque, sans l’illustrer, un ascenseur encadré de miroirs.
Marie-France Coallier Le Devoir Si l’action se déroule beaucoup dans la tête des personnages, le récit gravite autour d’une cage d’ascenseur. L’entrevue avec Sébastien Harrisson et Eric Jean a lieu devant ce décor qui évoque, sans l’illustrer, un ascenseur encadré de miroirs.

Le destin unique de Chelsea Manning est de ceux que l’on n’aurait pas osé inventer, une trajectoire illustrant le proverbial adage que la réalité dépasse la fiction. Riche matière pour un dramaturge. « Il y a quelque chose d’éminemment théâtral dans le parcours de ce jeune homme paumé, sans éducation, qui s’enrôle dans l’armée américaine où il s’instruit, puis qui finit par devenir un lanceur d’alerte, jusqu’à se retrouver en prison et à [changer de sexe] », explique Sébastien Harrisson.

Dans Becoming Chelsea, le personnage sert de révélateur de notre époque. « J’avais envie de me plonger dans toutes les questions que ça soulève, en ce qui touche à l’identité, au genre, au rapport au pouvoir, au rapport à la vérité. Dans le contexte actuel, avec les fake news et la manipulation de l’opinion publique, je pense que la figure de Chelsea Manning devient encore plus importante. »

Outre sa fascination pour le personnage, l’auteur de Warda était animé par un désir d’écrire pour Sébastien René, de mettre en valeur sa « grande virtuosité ». L’acteur a été approché avant même l’écriture. S’il ne va pas dans l’imitation, la plausibilité physique était importante, de même que la finesse.

Cette première création des directeurs artistiques des 2 Mondes depuis que Eric Jean a rejoint la compagnie — un duo auteur-metteur en scène qui permet « le développement d’une écriture scénique en simultané » — joue entre les pôles du réel et de la pure fiction. Le récit s’appuie sur le vrai séjour de Chelsea Manning dans notre ville en 2018, pour une conférence lors de l’événement C2 Montréal. Croisant dans son hôtel un agent de la GRC chargé de la surveiller, elle est hantée par le fantôme — une figure récurrente dans l’œuvre de Harrisson — de Namir Noor-Eldeen. Ce photographe de Reuters tué en 2007 dans un raid aérien de l’armée américaine en Irak, dont elle avait coulé, entre autres fichiers classifiés, les images à WikiLeaks…

Si l’action se déroule beaucoup dans la tête des personnages, le récit gravite autour d’une cage d’ascenseur. L’entrevue a lieu devant ce décor qui évoque, sans l’illustrer, un ascenseur encadré de miroirs. « C’est tellement important dans la vie de Chelsea, le regard sur soi, le rapport avec son image, explique Eric Jean. L’espace comporte plusieurs paliers, avec un effet de profondeur. Et ces trois strates sont pour moi comme trois strates de réalité : celles du réel, du fantasme et du souvenir. Tout au long du spectacle, elles se juxtaposent, se répondent. On est dans le décor depuis le début des répétitions, le texte était encore en chantier que les acteurs étaient déjà dans l’espace. Alors, ça donne un objet scénique où tous les éléments sont vraiment liés pour proposer quelque chose de très organique, de toujours en mouvement. »

Il y avait aussi, rappelle son complice, une volonté de diriger précisément le regard du spectateur, « de pointer exactement le détail venant éclairer le sens ». Jean renchérit en expliquant avoir abordé sa mise en scène comme un travail photographique. « Lorsqu’on est en retrait du décor, les trois cadres qui rapetissent donnent d’ailleurs l’impression d’être à l’intérieur d’une caméra. »

Une enquête

Pour Sébastien Harrisson, c’était un grand défi d’écrire sur quelqu’un de toujours vivant. « On a fait tout un travail pour l’évoquer avec toute son ambiguïté et toute sa complexité. Il se peut donc que le personnage conserve une part d’insaisissable. » Le dramaturge se dit à la fois impressionné et troublé, sur le plan humain, par le « jusqu’au-boutisme » que Chelsea Manning démontre dans son combat. « C’est vraiment croire à sa cause jusqu’au malheur », dit-il, rappelant qu’elle est de nouveau emprisonnée, depuis l’an dernier, pour son refus de témoigner dans le procès contre WikiLeaks. « Il y a quelque chose-là qui est presque de la trempe d’un personnage tragique comme Antigone. Une volonté de vivre selon ses principes, envers et contre tout. Et je trouve ça admirable, même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses actions. C’est un peu comme si elle est inadaptée à notre monde, parce qu’elle est tellement d’un bloc dans sa [vision]. Mais elle révèle plein de choses de notre monde. »

« En écrivant le texte, tu as essayé de comprendre le cheminement de sa pensée, ajoute Eric Jean. Et c’est beaucoup ce qui est au centre de la pièce : comment cette pensée s’est construite. Il y a un aspect thriller, aussi. C’est une enquête menée avec le spectateur. Les personnages qui entourent Chelsea essaient de comprendre qui elle est, parce qu’elle est si complexe. Et elle enquête aussi sur elle-même, pour saisir son geste. » Condamnée pour trahison, Manning se définit comme une patriote, jugeant nécessaire de révéler les bavures de l’armée. Mais elle pensait — à tort — que Julien Assange « ferait un tri de l’information » pour éviter de mettre en danger des militaires.

En écrivant le texte, tu as essayé de comprendre le cheminement de sa pensée. Et c’est beaucoup ce qui est au centre de la pièce : comment cette pensée s’est construite. Il y a un aspect thriller, aussi. C’est une enquête menée avec le spectateur. Les personnages qui entourent Chelsea essaient de comprendre qui elle est, parce qu’elle est si complexe. Et elle enquête aussi sur elle-même, pour saisir son geste.

Elle a compris la portée de son geste, s’est responsabilisée et est devenue activiste après avoir agi, note l’auteur. « On lui a beaucoup prêté un côté très volontaire. Non, c’est quelqu’un qui a été bouleversé par des choses, à la fois de sa vie personnelle et de la réalité politique qu’elle voyait sur le terrain, et qui y a réagi. » Un processus à rebours intéressant à une époque « où l’on pense maîtriser complètement la portée de nos actes. Et je trouve ça beau parce qu’elle n’a pas suivi une trajectoire héroïque traditionnelle. C’est plus complexe, plus contradictoire. Aussi parce que sa transition de genre, ses problèmes à l’assumer pendant longtemps, tout ça s’est mêlé aux enjeux politiques : son coming out de transidentité correspond à peu près au moment de la [divulgation] des infos confidentielles. Il y avait une fusion avec sa trajectoire intime ».

Y a-t-il un lien entre ces deux dévoilements, ces métamorphoses ? L’auteur y voit des cibles similaires. « Sans se limiter à ça, je pense qu’il y a dans les deux actes un rapport à, je ne sais pas s’il faut dire le patriarcat, l’identité masculine au sens large. À ce pouvoir masculin dominant dans nos sociétés. On se rappellera qu’elle a annoncé sa nouvelle identité de genre le jour où elle est partie en prison, après son procès en cour martiale. C’est un geste très fort. »

Intarissable sur son sujet, Sébastien Harrisson est touché par sa recherche d’une compréhension de soi et par son intégrité. « Qu’on soit d’accord ou pas avec le principe de lanceur d’alerte, il y a quelque chose dans la quête de cette femme-là qui, pour moi, est très noble. »

Becoming Chelsea

Texte : Sébastien Harrisson. Mise en scène : Eric Jean. Avec Mustapha Aramis, Stéphane Brulotte, Marie-Pier Labrecque et Sébastien René. Une production Les 2 Mondes. Au théâtre Prospero, du 25 février au 14 mars.