Sophie Cadieux hors de sa zone de confort

Cette interprète réfléchie a toujours été une « bonne lectrice de textes ». Elle a découvert le plaisir de creuser certains sillons d’une œuvre en compagnie d’une distribution et de penser toute la mise en espace, la dimension esthétique d’un spectacle.
Marie-France Coallier Le Devoir Cette interprète réfléchie a toujours été une « bonne lectrice de textes ». Elle a découvert le plaisir de creuser certains sillons d’une œuvre en compagnie d’une distribution et de penser toute la mise en espace, la dimension esthétique d’un spectacle.

Sophie Cadieux aime jongler avec plusieurs projets. « Cela me donne l’impression d’être vivante. Toutes ces cases se nourrissent les unes les autres. Moi, plus je touche à différentes choses, plus ça se contamine et plus ça me donne des ailes. » L’éclectique comédienne a l’art de cumuler des rôles aux registres fort différents. Celle qu’on peut voir dans le monumental Soifs Matériaux à l’Espace Go et dans la saison 3 de Lâcher prise à Radio-Canada s’apprête à tourner Rue King, une sitcom improvisée devant public qui sera diffusée sur Club Illico. Au printemps, elle reprendra aussi sa performance solo dans l’univers punk de Sarah Kane, 4.48 Psychose, pour une dizaine de dates européennes.

De plus, la créatrice est aussi active derrière que sur la scène, cette saison. Celle qui a notamment dirigé Gamètes, de Rébecca Déraspe, et Fanny et Alexandre, en duo avec Félix-Antoine Boutin, chez Denise-Pelletier il y a un an, dit entretenir « un rapport très trouble » avec la mise en scène. « J’aime beaucoup, mais il s’agit de trouver l’équilibre entre mon métier de comédienne, où je me sens entièrement à ma place, et le rôle de metteur en scène, où je continue d’avoir l’impression d’être une actrice qui réfléchit à un texte. Sauf que j’en fais de plus en plus et je suis obligée de commencer à me dire : “Sophie, tu es un peu metteuse en scène…” » (rires)

Manier la langue, comme actrice, c’est d’une certaine façon manier un rythme, une musicalité. Alors, j’ai l’impression d’être un peu impostrice en travaillant avec la musique, mais il y a quelque chose que je comprends dans mon corps.

 

Cette interprète réfléchie a toujours été une « bonne lectrice de textes ». Elle a découvert le plaisir de creuser certains sillons d’une œuvre en compagnie d’une distribution et de penser toute la mise en espace, la dimension esthétique d’un spectacle. Mais elle craindrait d’y être cantonnée. « J’ai beau faire mes mises en scène debout, ça ne brasse pas assez d’énergie. Mon corps a besoin d’être dans l’action ! Alors, j’essaie de ne pas faire trop de mises en scène. Sauf que cette année, j’ai eu trop d’offres agréables. »

À commencer par Please Thrill Me, une comédie musicale produite au départ par BOP — Ballet Opéra Pantomime, la compagnie pluridisciplinaire qui a créé en septembre dernier le magnifique Le vaisseau-cœur, à la salle Bourgie. La femme de théâtre est très attirée par la musique. « Manier la langue, comme actrice, c’est d’une certaine façon manier un rythme, une musicalité. Alors, j’ai l’impression d’être un peu impostrice en travaillant avec la musique, mais il y a quelque chose que je comprends dans mon corps. »

Elle avait d’ailleurs posé son regard théâtral sur un spectacle de Pierre Lapointe, Amours, délices et orgues, en 2017. « Mais ici, de me retrouver à travailler avec des chanteurs qui ne sont pas habitués à apprendre du texte et d’être au service du monde de Sean Nicholas Savage, je sors de ma zone de confort. »

Sophie Cadieux qualifie cette comédie musicale singulière de véritable incursion dans la tête de l’auteur-compositeur-interprète originaire d’Edmonton. « C’est un grand romantique qui fait de la pop, mais avec des chansons d’amour à grand déploiement. Son univers est toujours un peu champ gauche, mais il n’a pas peur des envolées lyriques des power ballades. L’émotion y est brute. Et il porte un regard très sensible sur le monde. Il revendique le fait que les gens différents peuvent y trouver leur place. »

Mélancolie apocalyptique

Créée à La Chapelle, en anglais mais avec surtitres français, Please Thrill Me suit deux punks, Pop et Jazz (!), qu’un train de marchandises mène dans une sorte d’oasis au bord de la mer. Dans cette ville, ils rencontrent des artistes qui gagnent leur vie comme serveurs tout en cherchant à devenir eux-mêmes. Une histoire qui tient du récit d’apprentissage et du road trip. « Quel univers particulier ! » s’emballe celle qui s’emploie à faire exister la vision de Sean Nicholas Savage. « On est comme dans un rêve éveillé. Un monde un peu apocalyptique. » Et d’une inhérente mélancolie.

La metteuse en scène désire que le spectacle soit à la fois réconfortant et déstabilisant. On y trouve en effet une « friction » entre le familier et l’inconnu, celle d’une forme qui fait référence aux œuvres à la West Side Story tout en étant complètement autre chose. « On joue vraiment avec les codes de la comédie musicale. Avec la chorégraphe Catherine Dagenais-Savard, on a [exploré] ce côté suranné du musical, mais avec des interprètes qui sont des espèces d’électrons libres. Ce sont tous des artistes chevronnés qui ont leur propre carrière dans la musique un peu en marge. Ici, ils se retrouvent hors de leur zone de confort, eux aussi. »

Outre Savage lui-même, la distribution comprend Jane Penny, chanteuse du groupe montréalais TOPS, la rockeuse Lulu Hughes, le Berlinois Adam Byczkowski et le rappeur canadien Cadence Weapon, en narrateur. « Ils ont un personnage, mais ce sont aussi des performeurs qui ont leur unicité. Et je ne veux pas les transformer. » Bref, le show est porté par des « naturels », pas par des professionnels de Broadway. Ils jouent ou dansent avec leur couleur à eux.

C’est ce côté imparfait que souhaite assumer Sophie Cadieux. « Cette imperfection de la comédie musicale, je trouve qu’elle va créer quelque chose qui ne ressemble à rien. » La pièce impose aussi une façon différente de travailler puisque la créatrice doit partir de ces « personnages » et les placer dans la trame. « C’est intéressant de voir quel aspect de la personnalité de ces artistes sert le récit et [quel autre] il faut gommer un peu afin de mieux raconter l’histoire. »

Et une deuxième

À la mi-avril, à la salle intime du Prospero, Sophie Cadieux dirigera aussi Notre petite mort. Une création de la comédienne Émilie Lajoie, qu’elle avait rencontrée à la faveur d’une mise en scène au Conservatoire d’art dramatique. Avec cette pièce sur le deuil de l’enfantement, au traitement « décapant », la metteuse en scène voit l’occasion de poursuivre une réflexion sur la maternité, amorcée dans Gamètes. « Je suis sortie de ma lecture en ne sachant pas comment me sentir. Et ça, j’aime ça. Ça signifie qu’on ne m’a pas dit quoi penser. »

On pourrait considérer ces deux mises en scènes comme des projets un peu confidentiels. Mais même si elle se sent dorénavant mûre pour une direction solo sur un grand plateau, la vedette de Lâcher prise, qui en est à sa dernière saison, ne le voit pas ainsi. « J’ai cette chance d’être tellement touche-à-tout qu’il n’y a pas de hiérarchie dans ce que je fais. Je vais [aborder] la sitcom avec le même sérieux que lorsque j’embarque dans Soifs Matériaux, le genre d’aventure qui a quelque chose de sacré. » Les projets qui comportent une part d’inconnu sont ceux qui la stimulent le plus. « Habituellement, lorsqu’une proposition me fait peur, je me dis que je dois embarquer. »

Please Thrill Me

Texte et musique : Sean Nicholas Savage. Mise en scène : Sophie Cadieux. Direction musicale : Hubert Tanguay-Labrosse et Pascal Chénard. Avec Sean Nicholas Savage, Adam Byczkowski alias Better Person, Jane Penny, Lulu Hughes et Rollie Pemberton alias Cadence Weapon. À La Chapelle, du 17 février au 1er mars.