«Le projet HLA» – Oedipe techno

Le sujet est humainement chargé. Comment approcher des réalités aussi complexes et fondamentales que cette triade qui, au lien mère-enfant, ajoute un inévitable tiers?
Photo: Jacques Boivin Le sujet est humainement chargé. Comment approcher des réalités aussi complexes et fondamentales que cette triade qui, au lien mère-enfant, ajoute un inévitable tiers?

Le projet HLA (tragédie techno) expose le triangle meurtrier d’une famille dysfonctionnelle traversée par une violence lointaine : les thèmes d’un bon vieil Oedipe roi, en somme… à grand renfort de sonorités électroniques.

Sur un texte du Français Nicolas Fretel — dont le registre de langue, plutôt écrit, commande un jeu un peu guindé, que le cours de la représentation parviendra cependant à estomper —, le metteur en scène Guillaume Pepin donne une forme inventive et porteuse à ce récit d’une mère, d’un fils et d’un père bâti sur des boucles.

Un an après le meurtre annoncé du père (Carol Cassistat), les derniers moments de celui-ci reviendront à la mère (Nancy Bernier) et au fils (Vincent Nolin-Bouchard) en échos incomplets, comme un refrain tranquillement recomposé, pendant que des intermèdes, montrant ces deux derniers aux prises avec les remords et l’après-coup, s’intercaleront dans la trame comme des couplets.

Ces différentes boucles permettront de révéler des avis incertains et changeants sur un père violent et malheureux, mais également unemère soumise devant les sévices de son mari et un garçon en quête de libération ; elles permettront de creuser, aussi, la relation ambiguë entre la mère et le fils, et les restes d’une violence aux prolongements implacables.

Récit d’un amour incestueux et parricide, la pièce reprend évidemment les couleurs de la tragédie — le décor est là qui l’annonce d’emblée, deux colonnes grecques payant la dette du texte à cet égard. Il y est moins question de tragédie, toutefois, que de drame : celui d’une haine qui se perpétue. C’est ce que signale le titre, le sigle HLA renvoyant aux antigènes des leucocytes humains, ou à l’héritage qui va des parents à l’enfant mis au monde.

Approcher l’indicible

Dans une esthétique qui transpire les années 1980, le décor expose une salle à manger jonchée de bidules : boîte à boucles et filage, portable, microphones. Les projections laser seront aussi de mise, bien sûr. Par-delà cette esthétique, pourtant, l’idée du metteur en scène, Guillaume Pepin, réside toute dans le recours à la musique électronique : un truchement qui resterait cosmétique, s’il ne permettait pas d’entrer dans le récit autrement.

Car le sujet, on le devine, est humainement chargé. Comment approcher des réalités aussi complexes et fondamentales que cette triade qui, au lien mère-enfant, ajoute un inévitable tiers ? Or, les sonorités synthétiques et les trames percussives, ramenées en boucles, créent dès le départ un univers en marge du récit ; et en marge du sens, pourrait-on dire.

Affranchi du texte, cet espace sonore plongera le spectacle dans une atmosphère étrange, inquiétante. Affranchi de la seule représentation, le jeu ouvrira également des espaces pour nous faire approcher du coeur de la pièce. Vincent Nolin-Bouchard, particulièrement, montre qu’il est de ces comédiens à qui il faut laisser de l’espace. Il y plonge en se tortillant, multipliant les mouvements maniérés ; son corps livre une énergie brute, libre peut-être, cependant que le jeu de Nancy Bernier, en phase avec son personnage, se révèle plus contenu.

Ces espaces pour le corps — celui des comédiens, mais le nôtre également — permettent de couper la lourdeur des sujets, ce qui est une chose ; en même temps, ils concourent à la réelle création d’un sens qui nous reste inaccessible. Nicolas Fretel compose des personnages complexes, mais les saisir dans cette complexité demeure ardu. Est-ce le texte qui peine à nous laisser entrer autant qu’il le faudrait ? Est-ce au contraire la seule nature du sujet ?

Devant cette densité du portrait, on se réjouit des sonorités et des corps sur scène, de ces espaces ménagés pour nous permettre d’approcher la vérité des personnages.

Le projet HLA

Texte : Nicolas Fretel. Mise en scène : Guillaume Pepin. Avec Nancy Bernier, Carol Cassistat et Vincent Nolin-Bouchard. Une production de La Trâlée. Au studio Marc-Doré du Périscope jusqu’au 22 février.