Danièle Lévesque, poète de la scène

Danièle Lévesque a reçu son prix au TNM, où elle a beaucoup travaillé.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Danièle Lévesque a reçu son prix au TNM, où elle a beaucoup travaillé.

Danièle Lévesque est une rêveuse d’espaces. Des espaces inventés, magnifiés, où se déroulent des pièces de théâtre. Des espaces sur lesquels le rideau se lève, et où l’histoire commence, se déroule et se clôt. Plus que des décors, ce sont des ambiances qu’elle crée, dans lesquelles le rôle de la lumière est primordial.

La scénographe recevait hier le prix d’excellence Walter-Carsen, décerné par le Conseil des arts du Canada, pour son travail en arts de la scène. Danièle Lévesque est la première femme de théâtre francophone à recevoir ce prix, comme elle a été la première femme à diriger le Département de scénographie de l’École nationale de théâtre.

La cérémonie se déroulait au Théâtre du Nouveau Monde, où Danièle Lévesque a signé une part importante de ses scénographies. C’est là qu’elle a créé la scénographie de Ha ! Ha !, de Réjean Ducharme, par exemple, où des poissons circulaient dans un aquarium géant pour que le public ait l’impression d’être à l’intérieur d’un appartement.

« En discutant avec Lorraine Pintal, qui signait la mise en scène, on rêvait d’avoir un requin qui aurait circulé dans l’aquarium », raconte-t-elle en riant en entrevue. Mais, la réalité étant ce qu’elle est, les deux créatrices ont dû se contenter de plus petits poissons.

Dans Ines Perée et Inat Tendu, toujours de Réjean Ducharme, c’est encore à l’eau que Danièle Lévesque a eu recours au TNM. Le sol s’ouvrait et se refermait sur une nappe d’eau.

C’est à l’École nationale de théâtre que Danièle Lévesque a étudié en scénographie, avant de faire son entrée dans le milieu en 1983. Et c’est aussi à l’École nationale de théâtre qu’elle retournera enseigner et diriger le Département durant 12 ans.

Elle parle avec enthousiasme de sa relation avec ses élèves et de la façon dont elle a voulu marquer leur formation.

« Je dis à mes étudiants qu’on est comme dans une enquête : on trouve des clés, on trouve des pièces à conviction. C’est comme ça qu’on lit un texte, qu’on essaie de lire entre les lignes » pour incarner le texte, les personnages, ou tout simplement la lumière, raconte-t-elle.

Transposer une démesure

Enfant, Danièle s’abreuvait de science-fiction et de romans d’horreur.

Aussi, les scénographies qui l’intéressent transcendent-elles souvent la réalité, pour amener le spectateur ailleurs, où le théâtre commence. « C’est mon métier de transposer une certaine démesure », dit-elle.

En entrevue, elle explique que c’est précisément parce qu’elle veut dépasser le réalisme qu’elle n’a pas encore touché au cinéma, même si c’est un art qui la fascine. « J’essaie toujours de trouver une autre dimension au réalisme », de magnifier la réalité. Plus qu’être directrice artistique, c’est son propre film qu’elle souhaiterait tourner, derrière la caméra.

D’ailleurs, une bonne partie de son travail consiste à faire de la recherche d’images, dont elle fait des collages qui deviendront des scénographies.

« Je suis très instinctive », dit-elle. Avant toute chose, elle place un personnage au centre de l’image. Elle aime citer le scénographe Yannis Kokkos, qui dit que « la scénographie, c’est pour les corps et la lumière ». C’est lui qui lui a fait comprendre que la scénographie était poésie, dit-elle.

L’espace qu’elle va créer, c’est pour que ces personnages l’habitent, lui donnent un sens.

La lumière agit comme un révélateur au niveau de la scénographie. Je dis toujours que la lumière au théâtre, c’est comme la caméra au cinéma.

Principalement scénographe de théâtre, Danièle Lévesque a cependant aussi travaillé à des scénographies muséales.

Elle dit avoir été transformée notamment par l’exposition Femmes, corps et âme, qu’elle a présentée au Musée de la civilisation de Québec, avec Alice Ronfard et Andrea Hauenschild. Dans cet espace immense, les objets, qu’on réduit souvent à des accessoires au théâtre, devenaient des sujets. « Les objets, c’était comme les acteurs. Nous mettions en scène des objets. »

Cette conception a d’ailleurs changé sa vision des objets utilisés en théâtre. « Aujourd’hui, je parle plutôt à mes étudiants d’objets de présence. »

Pour elle, il faut que le public ait l’impression que le décor est en suspens. « Il ne faut pas qu’on sente la lourdeur. Il faut qu’on ait l’impression que ça flotte, tout ça. […] Quand je parle à mes étudiants, je leur parle d’espace, et non de décors. Espace, c’est plus atmosphérique. »

Ce sont les défis qui l’inspirent. « Quand il n’y a pas de défi, il n’y a pas de rêve. »

Et pour réaliser ses rêves, elle s’entoure d’une solide équipe. « Cela prend des collaborateurs très liés », dit-elle. Elle aime citer l’éclairagiste Michel Beaulieu, avec qui elle a beaucoup travaillé.

« Pour moi, ce qui fait beaucoup rêver, c’est la lumière, dit-elle. La lumière agit comme un révélateur au niveau de la scénographie. Je dis toujours que la lumière au théâtre, c’est comme la caméra au cinéma. C’est elle qui cadre, c’est elle qui donne l’atmosphère, c’est elle qui filtre, c’est elle qui donne des angles, qui vient découper la scénographie. »

Si l’éclairage est raté, a-t-elle constaté, une scénographie peut tomber complètement à plat.