Rhodnie Désir, porteuse de mémoires

Pour cet ultime «BOW’T TRAIL», l’artiste a imaginé un spectacle chorégraphique documentaire pour une danseuse et deux musiciens.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour cet ultime «BOW’T TRAIL», l’artiste a imaginé un spectacle chorégraphique documentaire pour une danseuse et deux musiciens.

Née d’une mère des Gonaïves et d’un père de Port-au-Prince, Rhodnie Désir a créé BOW’T au Gesù en 2013. « Au départ, mon but n’était pas de dénoncer quoi que ce soit, explique la chorégraphe montréalaise. Je voulais simplement aborder l’immigration et la déportation, explorer le lien entre les deux. Je m’intéressais, un peu naïvement, à la relation psychologique entre quelqu’un qui choisit de partir et quelqu’un qui n’a pas le choix. »

Rapidement, l’artiste se renseigne sur les traites négrières : le commerce d’esclaves dont ont été victimes, par millions, les populations de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique centrale et de l’Afrique australe durant plusieurs siècles. « Ces déportés, ces exilés, ces réfugiés de la mer d’hier et d’aujourd’hui, explique-t-elle, j’ai l’impression qu’on a tendance à oublier que ce sont des corps, que ce sont des vies. C’est de leur désespoir et de leur courage, de leurs existences saccagées et reconstruites qu’est née la première mouture du spectacle. »

Sur la route

En 2015, afin de « transcender ses origines », mais aussi de rattacher les destins et les savoirs, rassembler les convictions et les traditions, Rhodnie Désir entreprend de visiter six pays des Amériques en s’imprégnant « des cultures et des rythmiques africaines déployées par les peuples qui y ont été déportés ». Rapidement, l’artiste constate la nature politique des danses et des rythmes afrodescendants : le jungo au Brésil, le danmyé en Martinique, la danse vaudou en Haïti, le son jarocho au Mexique, le blues en Nouvelle-Orléans et le gospel croisé aux rythmiques micmaques à Halifax au Canada.

« Ce fut un parcours extraordinaire, mais également éprouvant, reconnaît la chorégraphe. Il ne faudrait pas croire qu’on m’a tout offert sur un plateau d’argent. J’ai passé 30 jours dans chaque pays et, chaque fois, j’ai réussi à m’entretenir avec une vingtaine de personnes. Il faut savoir faire confiance. Bien souvent, il y a un miracle qui se produit. Dans toutes les régions, il y avait une part de risque, une insécurité avec laquelle j’ai appris à composer. Au Mexique, imaginez-vous que j’étais enceinte de sept mois et demi ! »

Dans chaque ville, en plus d’aller à la rencontre des habitants, la chorégraphe travaille avec un musicien ou une musicienne afin de recréer son spectacle, faire naître une mouture locale, imprégnée des individus et des lieux. « Chaque fois, je reviens à mon corps, j’efface les gestes qui s’y trouvent pour recueillir, dans le plus grand respect, ceux des êtres qui évoluent autour de moi. Je suis là pour regarder, écouter et absorber. Je suis comme un filtre. Enfant, déjà, j’écoutais les gens parler et j’imaginais des chorégraphies. À vrai dire, tout ce qui m’entoure m’inspire des mouvements, même un autobus ! »

Ce sont ces représentations uniques et in situ qui constituent le BOW’T TRAIL. La route en question, c’est bien entendu celle qui a été accomplie par le colonialisme, mais également le parcours géographique, physique et mémoriel de l’artiste. En collaboration avec la réalisatrice Marie-Claude Fournier, la chorégraphe a vu à ce que son périple à travers le monde — impliquant 40 partenaires, 120 spécialistes et 10 musiciens — soit filmé. Ainsi, un documentaire sera diffusé cette année à ICI Artv. Alors que quelques épisodes d’une websérie sont déjà disponibles sur Tou.tv, un webdocumentaire avec des dizaines de capsules devrait être bientôt en ligne.

Revenir à soi

Sur la scène d’Espace libre, pour huit représentations, Rhodnie Désir offrira BOW’T TRAILRetrospek, une ultime recréation de son œuvre originale. « Au départ, ce spectacle, je ne voulais pas le faire, avoue la chorégraphe. J’avais le sentiment d’avoir terminé. Après toute l’aventure, et les démarches pour obtenir sa diffusion Web et télé, je ne ressentais pas le besoin de faire un spectacle en plus. Je me demandais ce que je pouvais bien avoir encore à dire. »

C’est en bonne partie Geoffrey Gaquère, le directeur artistique d’Espace libre, qui a convaincu la chorégraphe : « Il est même venu avec moi rencontrer des bailleurs de fonds ! C’est un homme passionné, très généreux, très lucide, un véritable visionnaire. Il a témoigné d’une confiance en moi qui était tellement plus grande que celle que je ressentais : je n’avais d’autres choix que d’aller de l’avant. »

Pour cet ultime BOW’T TRAIL, l’artiste a imaginé un spectacle chorégraphique documentaire pour une danseuse et deux musiciens, le faiseur de sons Engone Endong et le batteur Jahsun. « J’ai compris qu’il fallait que je revienne à moi, explique Rhodnie Désir. Travailler sur ce dernier BOW’T TRAIL m’a permis de comprendre que visiter tous ces pays, c’était une excuse pour me rapprocher de mes fondements, de ce qui me constitue. Mon identité, c’est mon corps, tout ce qui s’y trouve intrinsèquement, tout ce qui l’a traversé, tout ce qui s’y est inscrit au cours de ce périple. À vrai dire, c’est la première fois que je donne accès, dans un spectacle, à cette portion de moi. »

J’ai compris qu’il fallait que je revienne à moi. Travailler sur ce dernier BOW’T TRAIL m’a permis de comprendre que visiter tous ces pays, c’était une excuse pour me rapprocher de mes fondements, de ce qui me constitue.

 

Autour de la danseuse, des projections vidéo immersives créées par Manuel Chantre, des images qui évoqueront notamment les confessions des gens que l’artiste a rencontrés et qu’elle appelle des porteurs de mémoire. Porteuse de mémoire, voilà bien un titre qui convient à merveille à Rhodnie Désir. « Mon rôle, estime-t-elle, après avoir recueilli toutes ces informations, tout ce qui m’a été si généreusement transmis, c’est de le transformer, de le canaliser dans mon corps et ma voix, de le traduire en mouvements et en chants. »

Selon l’artiste, l’essentiel, afin de faire vivre ces témoignages, de leur rendre justice, c’est de faire des choix : « Je ne conserve que ce qui trouve un écho en moi, ce qui provoque des vibrations. Créer, à mon sens, c’est recréer. Dans ce cas-ci, ça veut dire me connecter à la lumière de mes ancêtres, à leur ingéniosité, à cette force qui leur a permis de survivre aux pires douleurs, aux plus grandes atrocités. »

BOW’T TRAIL Retrospek /  BOW’T TRAIL

Chorégraphie, direction artistique et compositions vocales : Rhodnie Désir. Une coproduction de RD Créations et du Centre national des arts. À Espace libre du 13 au 22 février. / Série en cinq épisodes diffusée sur Tou.tv.