«Quartett solo»: crier d’outre-tombe

L’adaptation que propose Charles Voyer témoigne d’une compréhension fine de l’oeuvre de Müller et de ses enjeux.
Photo: Le Théâtre indépendant L’adaptation que propose Charles Voyer témoigne d’une compréhension fine de l’oeuvre de Müller et de ses enjeux.

Fraîchement diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Charles Voyer s’est donné un immense défi pour sa première production : adapter le Quartett d’Heiner Müller en spectacle solo, qui donne la parole à un des personnages secondaires, Madame de Tourvel, l’épouse débauchée par le vicomte de Valmont.

L’oeuvre de Müller, elle-même une réécriture des Liaisons dangereuses de Laclos, continue de fasciner. Après les mises en scène de Florent Siaud (2013) et de Solène Paré (2019), Quartett solo est une troisième variation sur la pièce présentée dans les récentes années. Le texte de l’auteur allemand invite à des questionnements sur l’identité de genre : Valmont et la marquise de Merteuil rejouent à eux seuls les différentes étapes de leur vie, particulièrement les moments de séduction, de corruption et de destruction de leurs victimes, Madame de Tourvel et Cécile de Volanges. Tour à tour, le vicomte et la marquise se travestissent et empruntent les atours d’un autre personnage pour mieux mettre en question leur identité.

Comme, dans la pièce de Müller, le masculin et le féminin sont des constructions sociales, le choix que fait Voyer de jouer un personnage féminin s’inscrit logiquement dans cette lignée interprétative. (Florent Siaud, dans sa mise en scène, avait oeuvré dans le même sens en faisant jouer les deux rôles par des femmes.) Tandis que chez Müller il est toujours clair que Valmont joue le rôle de sa victime, le dispositif adopté ici par Voyer renverse la proposition : c’est Madame de Tourvel qui parle directement et en vient à incarner le rôle de son tortionnaire.

Quartett solo est divisé en trois parties : le retour au monde de Madame de Tourvel (qui émerge littéralement d’un amas de terre), la reconstitution de sa séduction par Valmont et le dévoilement final de sa colère. La première et la dernière partie du spectacle versent plutôt dans la performance, laissant beaucoup de temps à Madame de Tourvel pour apprivoiser son espace, chercher ses repères, reprendre possession de sa vie.

Malheureusement, l’aspect performatif de Quartett solo n’impressionne pas assez par son magnétisme pour frapper l’imaginaire. Les meilleures trouvailles scéniques (la purification par l’eau en ouverture, l’utilisation du phonographe et du leitmotiv musical, l’éclairage aux néons qui attire à gauche et à droite Madame de Tourvel comme une mouche qui suit la lumière) côtoient les plus maladroites, les plus agressantes ou les trop illustratives (le pistolet et les bougies, la guitare électrique, l’utilisation du micro).

En revanche, c’est lorsqu’il reprend le dialogue entre Valmont et Madame de Tourvel avec l’aide d’un mannequin que Charles Voyer se révèle. Dans cette séquence tout en silhouettes que créent les lumières de Flavie Lemée (l’image est très belle pour rendre le caractère insaisissable des personnages), il peut jouer en nuances et sortir de la lassitude monotone qu’exprime Madame de Tourvel dans ses passages monologués avant sa diatribe finale.

L’adaptation que propose Voyer témoigne d’une compréhension fine de l’oeuvre de Müller et de ses enjeux. L’ironie du texte passe un peu à la trappe pour se concentrer sur le désarroi du personnage, mais la proposition a le mérite d’éclairer Quartett d’un oeil nouveau, ce qui n’est pas chose facile.

Quartett solo

Texte : Heiner Müller. Traduction : Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux. Mise en scène et interprétation : Charles Voyer. Au théâtre Prospero jusqu’au 15 février.