«Zoé»: Olivier Choinière cherche à nouveau le débat

Avec cette joute oratoire, le créateur parle encore et toujours de sa société.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Avec cette joute oratoire, le créateur parle encore et toujours de sa société.

Des dédales de la métropole aux sentiers du mont Royal en passant par le paradis ou même le toit d’un théâtre, Olivier Choinière a le don de surgir là où on ne l’attend pas. Qu’il aborde la pornographie, la politique, la culture populaire, l’immigration ou la mémoire, l’auteur et metteur en scène a les coudées franches de ce qu’il est convenu d’appeler un artiste libre. Pour offrir sa nouvelle création, Zoé, une pièce qui lui trottait dans la tête depuis la grève étudiante de 2012, le directeur général et artistique de L’Activité a choisi le théâtre Denise-Pelletier (TDP).

Tout en reconnaissant qu’il espérait, depuis que Claude Poissant a été nommé à la barre de la maison, que l’une de ses réalisations soit programmée au TDP, Choinière précise qu’il cherche toujours à présenter un spectacle au meilleur endroit, à le proposer au public à qui il convient le mieux. « Cette fois, je souhaitais que les thèmes de la pièce, que les idées qui y sont débattues se retrouvent au TDP, qu’elles soient accessibles aux adolescents. Certains seront d’avis qu’il n’est pas évident de parler de philosophie à des élèves de 4e secondaire, mais je vous le dis très honnêtement : ça ne fait pas partie de mes craintes. »

Dehors, affligés par la manière dont le gouvernement fait en sorte que soit maintenu le statu quo, les étudiants font la grève. Ne partageant pas leurs convictions, ne voulant pas « perdre de temps » (elle en est à sa dernière session au cégep avant d’entrer à l’université en médecine), estimant aussi qu’elle a « droit » à ses cours, Zoé (incarnée par Zoé Tremblay-Bianco) a obtenu une injonction obligeant ses professeurs à lui donner ses cours. Luc, son professeur de philosophie (campé par Marc Béland), est donc contraint de faire cours pour elle seule.

Tout engagés qu’ils soient dans leur quête de liberté, les deux personnages de la pièce devront arriver à un terrain d’entente [...] Alors que le théâtre guide tout naturellement vers le conflit, la chicane et les enjeux du pouvoir, la philosophie nous entraîne dans le sens inverse.

Pour nourrir son écriture, Choinière est allé à la rencontre de professeurs de philosophie ayant accepté (ou non) d’enseigner sous injonction en 2012. « La pièce s’intéresse bien entendu au système d’éducation, explique l’auteur, elle interroge la place que tient ou que devrait tenir la philosophie à l’école, mais ce qui en constitue le noyau, c’est une réflexion sur la notion de liberté. Chaque personnage a sa propre définition. Est-ce que la liberté doit englober l’autre, ou au contraire l’exclure ? Et quel rôle vient jouer la contrainte dans tout cela ? »

Au lieu de suivre le plan de cours, de présenter les philosophes et leurs pensées de manière théorique, le professeur décide d’engager avec son unique étudiante un dialogue que Choinière n’hésite pas à qualifier de socratique, une façon bien concrète d’aborder les « motifs » et les « conséquences » de nos actions. Le pédagogue découvrira rapidement qu’il a en face de lui une jeune femme intelligente, dont le raisonnement est peut-être étonnant, mais dont la réflexion est avancée, dont l’argumentaire est souvent fort bien construit.

« J’ai hâte de voir la réaction du public, explique le créateur. Parce que je ne me suis pas censuré en écrivant, je ne me suis jamais empêché de traiter de quoi que ce soit sous prétexte qu’il n’allait pas comprendre. Il n’y a rien d’abstrait dans ce face-à-face. On aborde des aspects universels et essentiels de l’existence humaine, des enjeux qui devraient, du moins c’est ce que je pense, enflammer des jeunes de 15 ou 16 ans. »

Terrain d’entente

Utiliser la dynamique de la philosophie à l’intérieur du théâtre, voilà le défi que s’est lancé Choinière. Au coeur de la philosophie, nous rappelle-t-il, il y a la question de la philia, le mot grec désignant « l’état, le sentiment ou l’émotion de l’amitié ou de la camaraderie ».

« Tout engagés qu’ils soient dans leur quête de liberté, les deux personnages de la pièce devront arriver à un terrain d’entente, explique l’auteur, un objectif qu’ils vont atteindre par les mots et le dialogue. Alors que le théâtre guide tout naturellement vers le conflit, la chicane et les enjeux du pouvoir, la philosophie nous entraîne dans le sens inverse, elle nous incite à creuser, à comprendre véritablement le point de vue de l’autre, son contexte, sa réalité, ses motivations, ses impulsions… »

On se demande bien comment le professeur et l’élève parviendront à se défaire de leurs a priori, des idées reçues et des hiérarchies pour se parler vraiment ? « C’est le coeur du problème, estime Choinière. Comment dialoguer de manière profonde, articulée et complexe ? L’objectif, ce n’est pas que l’un des deux interlocuteurs vire de bord. Ce qu’il faut, c’est que les êtres se dévoilent, qu’ils révèlent qui ils sont en dehors de leurs multiples rôles sociaux. »

Crise sociale

Le grand plateau du TDP permet au metteur en scène d’évoquer, avec l’aide de ses complices Simon Guilbault (scénographie), Elen Ewing (costumes), André Rioux (éclairages), Hugues Caillères, Antonin Gougeon (vidéo) et Éric Forget (son), l’idée de collectivité et l’agitation du monde. « L’envergure de l’espace me donne la possibilité de symboliser la communauté absente, de représenter la salle de classe vidée des étudiants qui sont en train de manifester. C’était très important pour moi de trouver une manière de rappeler la crise sociale qui a cours à l’extérieur. »

Avec cette joute oratoire, Olivier Choinière parle encore et toujours de sa société. « Cette fois, plutôt que de convier la multitude sur scène, j’ai choisi de me concentrer sur deux êtres qui sont en quelque sorte exclus du groupe, deux individus qui sont isolés dans un bunker pour négocier, discuter de leurs valeurs profondes, de leurs convictions… qui sont peut-être bien irréconciliables. »

Pour savoir si le professeur, « représentant d’un ancien monde », et l’étudiante, « figure de proue du néolibéralisme », se rencontreront à mi-chemin, il ne reste plus qu’à assister à l’audience ou, si vous préférez, à prendre place dans la salle.

Zoé

Texte et mise en scène : Olivier Choinière. Une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et de L’Activité. Au TDP du 5 au 29 février.