«Sang»: ouvrir les yeux

Émile Schneider, Christine Beaulieu et Sébastien Ricard dans une scène de «Sang»
Photo: Jean-Francois Hétu Émile Schneider, Christine Beaulieu et Sébastien Ricard dans une scène de «Sang»

Sang, de Lars Norén, est une réécriture claire de l’histoire d’Oedipe. Même si le spectateur ne le devine pas au premier abord, il est rapidement placé en position de surplomb, et le texte est explicite dans ses références : l’Oedipe-Roide Sophocle est nommé à plusieurs reprises, et les personnages comparent eux-mêmes leur histoire à celle du mythe.

Éric et Rosa, deux militants socialistes chiliens qui ont fui leur pays pour échapper à la dictature de Pinochet, vivent à Paris. Quinze ans après l’exil, ils sont devenus l’ombre d’eux-mêmes, habités par une douleur intériorisée et autodestructrice, incapables de s’aimer ou de se haïr avec sincérité.

L’ombre de leur fils abandonné de force plane toujours sur eux, comme celle d’un jeune homme, Luca, qui s’immisce dans leur couple. L’histoire du trio est encadrée par deux entrevues télévisuelles que mène le quatrième personnage, Madeleine, dans le cadre d’une émission nommée Imago (les références psychanalytiques sont également abondantes).

La pièce intrigue moins par l’issue du dénouement que par l’exposition de ses rouages et la mise en abyme des enjeux éthiques qu’elle soulève. Les rapprochements que fait Norén entre le régime de Pinochet et le mythe oedipien peuvent faire sourciller, mais l’intérêt de la pièce est ailleurs : dans le traitement médiatique et artistique des tragédies politiques ou des faits divers. La caricature d’émissions d’affaires sociales et intellectuelles est acerbe, exposant la vacuité de ce système où la réflexion s’évacue rapidement au profit du human interest.

Sang travaille plusieurs fronts en même temps : l’histoire politique du Chili, l’inévitabilité de la guerre et de l’horreur, la crise du sida (le récit se situe au début des années 1990), avec en son centre une volonté de vider de l’intérieur le couple bourgeois (lui est devenu psychanalyste, elle est journaliste et écrivaine). Norén se prend-il à son piège (citant Bourdieu ou Sophocle pour se donner une fausse profondeur) ou dévoile-t-il les limites des questionnements éthiques de l’art ? La question reste à élucider.

C’est cet enjeu que travaille Brigitte Haentjens en plaçant quatre écrans de télévision autour de la scène : s’ils ne sont pas utilisés pendant le spectacle, ils permettent de surveiller l’entrée en scène du public et des comédiens. La position de voyeur inconfortable (déjà prévue par le dispositif quadrifrontal qui place les spectateurs très proches de l’aire de jeu) est alors renforcée, mais aussi l’idée que tout ceci n’est que fiction. Haentjens choisit d’ailleurs de faire installer à vue tous les accessoires scéniques (ils sont nombreux) pendant que les acteurs prennent place sur le plateau.

De l’entrée en salle sous le coup d’une musique oppressante jusqu’à la monstration crue, brutale et frontale du jeu sexuel pervers auxquels se livrent Éric et Rosa, tout vise à renforcer l’inconfort qu’appelle le texte de Norén. On retrouve un trouble similaire à celui ressenti devant un autre texte de Norén, Le 20 novembre, qu’Haentjens avait mis en scène en 2011.

La metteuse en scène aborde ce texte difficile avec son intelligence habituelle, appuyée par quatre interprètes engagés (littéralement) corps et âme dans la représentation. On en ressort sonnés, troublés par la cruauté fondamentale du monde et par notre capacité à la représenter.

Sang

Texte : Lars Norén. Traduction : René Zahnd. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Interprètes : Christine Beaulieu, AlicePascual, Sébastien Ricard et Émile Schneider. À l’Usine C jusqu’au 15 février.