«Histoire populaire et sensationnelle»: c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle

De la crise d’Octobre au Printemps érable, la courte pièce semble tracer le portrait grinçant d’une société qui transmet la médiocrité pour tout héritage culturel.
Photo: Maxim Paré Fortin De la crise d’Octobre au Printemps érable, la courte pièce semble tracer le portrait grinçant d’une société qui transmet la médiocrité pour tout héritage culturel.

Réinterprétant un certain héritage historique québécois par la dérision, la pièce de Gabriel Plante semble bien à sa place dans une salle désormais baptisée Gravel-Ronfard. Inaugurant le 40e anniversaire de l’Espace libre, fraîchement rénové, Histoire populaire et sensationnelle porte un constat désenchanté, mais animé par une jouissive théâtralité. La création est imprégnée d’une dérision grotesque qui possède une résonance familière. Difficile de ne pas penser à La petite vie, entre autres référents culturels, devant ce portrait d’une famille qui paraît souvent obsédée par des considérations domestiques et où la mère est campée par Jacques L’Heureux…

Cette grosse allégorie sociopolitique satirique imagine un felquiste qui aurait échangé la vie de Pierre Laporte contre rançon : une généreuse allocation familiale pour chaque futur enfant. À 18 ans, le fils ignare, Zandré (joué par l’auteur lui-même), ne trouve pas vraiment sa place dans ce clan et ne sait que faire de l’héritage, du combat de son père (Christian Bégin), d’une pitoyable impuissance, qui persiste à poser des bombes même si personne ne s’en rend plus compte. Quittant la maison, Zandré va rencontrer une étudiante militante (le barbu Philippe Boutin), qui juge d’abord son discours bien anachronique.

De la crise d’Octobre au Printemps érable, la courte pièce semble tracer le portrait grinçant d’une société qui transmet la médiocrité pour tout héritage culturel, et qui ne va nulle part. La mise en accusation de l’héritage de la génération des baby-boomers, qui auraient trahi leurs idéaux et troqué les élans collectifs contre le confort matérialiste est évidemment un air connu. Rien de neuf là. Avec son écriture décalée, mais d’une brutalité directe, Gabriel Plante accouche néanmoins d’une peinture détonante. Un univers en même temps hénaurme et lamentable, burlesque et d’une vacuité désespérante.

Pour créer ce microcosme étouffant, le spectacle mis en scène par Félix-Antoine Boutin nous plonge dans une atmosphère à la fois farcesque et plutôt lugubre. Appuyé par des effets sonores décalés (une musique de Christophe Lamarche-Ledoux), il joue de symboles et de minimalisme, parfois avec un résultat hilarant (ainsi, ce banc de neige…). Le choix d’employer des comédiens masculins dans tous les rôles, si les créateurs le disent idéologiquement motivé, contribue assurément au décalage, à la dérision — parfois grossière. Sébastien David, en particulier, se révèle tout à fait irrésistible dans le personnage des jumelles siamoises (une allusion provocante, peut-être, à une collectivité tissée serrée).

Le spectacle scénographié par Odile Gamache installe aussi sur les côtés de la scène des figures fantomatiques, qui semblent convoquer notamment le passé religieux du Québec. Sacs de papier sur la tête, ces silhouettes ressemblent à des spectateurs accablés par la farce tragique qui se joue devant eux.

Histoire populaire et sensationnelle

Texte : Gabriel Plante. Mise en scène : Félix-Antoine Boutin. Une production de Création dans la chambre. Avec Christian Bégin, Philippe Boutin, Sébastien David, Jacques L’Heureux et Gabriel Plante. À l’Espace libre, jusqu’au 8 février.