Changer de sexe sur scène

Les comédiens Charles Voyer, Evelyne de la Chenelière et Anne-Marie Olivier
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les comédiens Charles Voyer, Evelyne de la Chenelière et Anne-Marie Olivier

Historiquement, le théâtre n’est pas étranger au travestissement de genre, lui qui excluait les femmes des scènes durant l’Antiquité grecque ou à l’époque élisabéthaine. Ces dernières années, les exemples du phénomène inverse, soit la féminisation de rôles masculins dans certaines pièces (Dans la solitude des champs de coton dirigée par Roland Auzet, le Glengarry Glen Ross de Brigitte Poupart…) ne furent pas rares. Une démarche permettant d’élargir le terrain de jeu des actrices.

Mais cette convergence d’interprètes des deux sexes faisant fi de leur genre pour endosser un personnage, c’est autre chose. Coïncidence ? Signe d’une époque où les frontières identitaires sont plus fluides ? « C’est sûr qu’on peut être tenté de faire des liens avec la mouvance actuelle dans la perception des genres, cette définition qui s’ouvre », avance Evelyne de la Chenelière, qui trouve excitantes ces mutations de l’imaginaire. Chacune de ces trois démarches théâtrales semble toutefois répondre à sa propre logique.

Dans Pacific Palisades, l’actrice au physique délicat va jouer… Guillaume Corbeil, l’auteur même de ce solo vertigineux campé entre fiction et réel. La transgression de genre devient ici une façon d’épouser dans la forme le fond de la pièce : une crise identitaire. La « non-concordance entre le corps sur scène et l’identité annoncée » y est donc le reflet d’une instabilité intérieure. « Le protagoniste est dans une mue permanente, selon les besoins de son récit, qui le fait se transformer en toutes sortes d’identités. » Dont certaines féminines. « J’ancre la parole dans ce qui est le moins genré en moi pour me permettre d’avoir le corps et la voix les plus fluides possible. »

Evelyne de la Chenelière, qui était confondante l’automne dernier dans sa composition masculine du Tambour de ville au TNM — cette production de Knock mettait en avant une convention de transformation — n’y fera donc pas une imitation de Corbeil, incarnant « plutôt un corps qui vacille entre les identités ». « C’est comme si ce solo était une forme pour un fantasme où chacun de nous aurait à sa disposition plusieurs corps et plusieurs voix pour rendre concrets ses états émotionnels le plus justement possible. Comme une garde-robe de corps », s’esclaffe-t-elle.

La comédienne n’est encore qu’aux débuts de son exploration autour de cette pièce qui sera créée en avril. Cette idée du metteur en scène Florent Siaud rendrait en tout cas le pacte théâtral clair d’emblée. Pas besoin de connaître de vue l’auteur d’Unité modèle pour deviner que ce n’est pas lui sur scène… « Je trouve assez prodigieux d’ouvrir Pacific Palisades en disant : bonsoir, mon nom est Guillaume Corbeil. Cette seule phrase prononcée par une femme peut résumer le cœur de la pièce. On est dans une tension entre la vérité du réel et ce qui devient vrai dans le lieu et le temps du théâtre. »

Approche altersexuelle

Jeune diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Charles Voyer ne voit pas le genre d’un personnage comme une barrière. « Je ne me sens pas cantonné dans les rôles de répertoire masculins. Même au Conservatoire, je voulais jouer autre chose. Des postures qui, dans mon intimité, reflétaient des choses plus vraies, plus importantes pour moi. » Le comédien, qui porte actuellement Quartett solo dans la petite salle du théâtre Prospero, dit préférer les discours « minoritaires », traditionnellement tus, aux rôles de pouvoir.

Le protagoniste est dans une mue permanente, selon les besoins de son récit, qui le fait se transformer en toutes sortes d’identités

 

C’est pourquoi sa version tronquée de la pièce d’Heiner Müller se concentre uniquement sur le destin de Madame de Tourvel, cette femme bernée par un séducteur. Un choix orienté avant tout par les enjeux qui l’intéressent, au-delà du genre. « Je voulais porter la parole de ce personnage vivant des choses reliées à la perte de l’innocence et à l’apprentissage de la violence. Mon approche est davantage performative, altersexuelle [queer], donc voulant échapper à la catégorisation genrée. Je ne joue jamais le genre du personnage, mais plutôt les enjeux reliés à sa position dans l’histoire. »

Le solo reproduit en quelque chose une ambiguïté similaire à celle du Quartett original, où Tourvel n’était campée que par son corrupteur, Valmont. Un caractère ambigu que Charles Voyer tient à préserver. En entrevue une semaine avant le début des représentations, l’acteur ne prévoyait de modifier ni sa posture ni sa voix et de revêtir un costume unisexe (un manteau long). « Il y a toutes sortes de types de femmes, et d’hommes. Je crois que rester fidèle à mon corps, c’est déjà un statement sur ce qu’est le genre. »

Qu’apporte cette différence entre le sexe de l’interprète et son rôle ? « J’aurais envie de croire que ça ne change rien. Mais ça amène certainement un mystère. »

Subtile transformation

Anne-Marie Olivier, qui jouera Maurice à la salle Jean-Claude-Germain au printemps, y voit la chance de pouvoir revêtir une autre peau. « L’une des raisons pour lesquelles je suis comédienne, c’est parce que je trouve ma propre vie limitée. » Et l’auteure d’Annette, ex-enfant « tomboy », s’est toujours réjouie de posséder « une partie de féminin et de masculin en moi. Indépendamment de toute la question des genres qui est rebrassée, c’est important de l’accepter parce que c’est embrasser la complexité, la multiplicité d’un être humain. » La directrice artistique du Théâtre du Trident déplore ainsi que dans les écoles théâtrales, on n’offre pas des rôles masculins aux étudiantes.

Sa propre pièce est née du choc de sa rencontre avec Maurice Dancause, un économiste devenu aphasique il y a 30 ans après avoir subi un AVC. Au départ, la dramaturge n’avait pas prévu de jouer le sexagénaire elle-même. « C’est en tissant un lien avec lui que c’est comme venu de soi. Et lorsque j’ai annoncé à Maurice que c’est moi qui allais le jouer, il a fait : “Ah, surprise ! Mais élégant, parce que, depuis l’accident, femme un petit peu”, rapporte-t-elle en reproduisant son phrasé syncopé. Il voulait dire qu’il a défriché un peu plus sa part féminine, ses émotions, son intuition, parce que son cerveau a changé depuis l’AVC. »

Pour camper ce fascinant récit de résilience, où elle s’adresse sur scène à une personne choisie dans le public, Anne-Marie Olivier mise sur une « subtile » transformation physique, afin qu’on y croie. « En fait, je ne me pose pas la question à savoir comment on joue un homme. Mais de comment le rendre, lui. J’étudie sa façon de parler, de bouger, de regarder les femmes. Si je jouais une femme réelle, je ferais pareil. »

Et sa féminité n’est apparemment pas un obstacle à l’illusion de la fiction. La comédienne raconte que lors d’une représentation-test, sa spectatrice privilégiée persistait à la prénommer « Maurice », une fois le spectacle terminé. « J’avais retrouvé ma voix, je ne portais plus mes grosses lunettes. Et elle continuait à s’adresser à mon personnage, tout en sachant que j’étais une femme. Pour elle, visiblement, ça n’avait pas changé grand-chose… »

Mais aussi

Et la liste ne s’arrête pas là. À Espace libre, en ce moment, Jacques L’Heureux, Philippe Boutin et Sébastien David endossent tous des personnages féminins dans Histoire populaire et sensationnelle. En avril, à Fred-Barry, Marco Collin jouera une femme (blanche) dans AlterIndiens, de l’auteur ojibwé Drew Hayden Taylor. Ce spectacle des Productions Menuentakuan permettrait de « déjouer les rôles prédéterminés ».

 

Quartett solo / Maurice // Pacific Palisades

Du Théâtre indépendant, à la salle intime du théâtre Prospero, jusqu’au 15 février. / À la salle Jean-Claude-Germain, du 24 mars au 11 avril. // Des Songes turbulents, en coproduction avec l’Espace Jean Legendre et le Théâtre du Trillium, à la salle Jean-Claude-Germain, du 21 avril au 9 mai.