«Corps célestes»: un manque à combler

Chez sa sœur Flo (Evelyne Rompré), Lili (Julie Le Breton) met à jour des manques vertigineux, des vides à combler.
Photo: Valérie Remise Chez sa sœur Flo (Evelyne Rompré), Lili (Julie Le Breton) met à jour des manques vertigineux, des vides à combler.

Avec Descendance (en collaboration avec Maxime Carbonneau) et (e) un genre d’épopée, deux spectacles présentés entre les murs de la salle Jean-Claude-Germain, Dany Boudreault a fort bien préparé le public du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui à rencontrer les Corps célestes qui gravitent ces jours-ci dans la salle principale. Mise en scène par Édith Patenaude, la pièce entrechoque — comme celles qui l’ont précédée, mais avec une ampleur inégalée — famille et désir, identité et altérité, volonté de mourir et espoir de survivre.

L’action se déroule dans le nord du Canada, dans un futur qui ne semble pas si lointain. Les grandes puissances se disputent l’Arctique. Les avions de chasse rugissent. Les ressources font défaut. Les humains et les animaux errent, affamés. Malgré cette ambiance de fin du monde, ou peut-être à cause d’elle, Lili, réalisatrice de films pornographiques (Julie Le Breton), ne manque pas de travail. Elle est d’ailleurs en plein tournage lorsque Flo, sa soeur (Évelyne Rompré), lui téléphone pour l’avertir que leur mère, Anita (Louise Laprade), est momentanément sortie de sa paralysie et de son mutisme pour la réclamer.

De retour au bercail, une maison isolée, entourée par une forêt pour le moins mystérieuse où rôdent les cervidés, Lili, née Hélène, soupçonne-t-elle qu’elle aura sur les siens un effet semblable à celui du visiteur dans le Théorème de Pasolini ? Chez sa soeur et sa mère, tout comme chez son beau-frère (Brett Donahue) et son neveu (Gabriel Favreau), la citadine met à jour des manques vertigineux, des vides à combler, un vif besoin d’éprouver physiquement et même sexuellement le réel. Se déclenche alors, pour le meilleur et pour le pire, un raz-de-marée de passions et de pulsions, un déferlement cérémoniel de soifs et d’appétits qui prend rapidement une tournure cauchemardesque.

Abordant d’un seul souffle l’état du monde et la souffrance des êtres, la pièce est portée par un riche rapport à la langue. Il y a des mots qu’on ne prononce pas, et qui sont d’autant plus percutants. Il y a les pensées intérieures et tout à fait cinématographiques de l’héroïne, qui retentissent dans le théâtre en voix hors champ. Il y a également des passages en anglais, des répliques qui se superposent jusqu’à la cacophonie, et même des apartés.

L’immatérialité qui sied

Souvent lyrique, le style n’est peut-être jamais aussi poétiquement souverain que lorsque la matriarche prend enfin la parole : « la maison ouvre sur le ciel / les murs tombent / la forêt mange le jardin qui mange la maison / tout se confond / ne reste debout qu’une porte qui bat / qui s’ouvre et se ferme / je devine que l’éternité commence là ».

Épousant le grotesque avec autant de dévouement que le sublime, le trivial aussi franchement que le tragique, la mise en scène peine à trouver le ton juste. Quant à la scénographie, essentiellement de longs rideaux qu’on ne cesse de réarranger, elle lasse plus qu’elle ne transporte. Est-ce que cette dystopie, peut-être plus littéraire que théâtrale, aurait gagné à demeurer immatérielle ? C’est l’une des questions qu’on se pose en quittant la salle. Chose certaine, de ce séjour en forêt, on ne revient pas indemne. Ce qui est déjà beaucoup.

Corps célestes

Texte : Dany Boudreault. Mise en scène : Édith Patenaude. Une coproduction du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de La Messe Basse. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 février.