«Éclipse»: sortir de l’ombre

Dans «Éclipse», une succession de poèmes se fait à un rythme haletant, créant un effet hypnotique, mais aussi pêle-mêle. 
Photo: Yanick Macdonald Dans «Éclipse», une succession de poèmes se fait à un rythme haletant, créant un effet hypnotique, mais aussi pêle-mêle. 

Les milieux littéraires, artistiques et académiques s’interrogent depuis longtemps sur la place des femmes dans l’Histoire officielle, celle qu’on lit, qu’on raconte et qu’on enseigne. Éclipse, la nouvelle création de Marie Brassard, s’inscrit dans cette mouvance et donne à entendre les voix d’autrices de la Beat Generation (ou inspirées par celle-ci), mais aussi celles des quatre actrices qui portent le spectacle.

Quatre femmes sortent d’un espace de travail vitré situé en coin de scène pour venir se livrer à nous : quatre récits autofictionnels où Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Ève Duranceau et Johanne Haberlin racontent sous la forme d’entrevues fragmentées leurs souvenirs, leur enfance, leur rapport à l’art et à la création, mais aussi les figures qui les inspirent.

Délaissant ces quatre récits en cours de route, Éclipse enchaîne avec une longue suite de récitations poétiques. Si on comprend l’intention (ne pas créer un spectacle qui éclipserait les actrices au profit des autrices elles-mêmes éclipsées), l’articulation entre les deux parties reste un peu forcée, malgré les effets d’échos entre les propos. Peut-être est-ce dû à l’effet d’accumulation des poèmes, qui accorde plus d’importance à ceux-ci qu’aux discours du début.

Universalité retrouvée

Oubliées par l’histoire, éclipsées par leurs contemporains et inconnues de bon nombre de personnes, les autrices n’en sont pas moins détentrices d’une oeuvre foisonnante et complexe. Les textes que le spectacle nous fait (re) découvrir parlent d’intimité, de sexualité, de politique et n’ont rien perdu de leur pertinence.

S’impose rapidement l’idée que ces poètes ne sont pas moins universelles que leurs pendants masculins : le No Love d’Elise Cowen, les Revolutionary Letter de Diana di Prima ou le First They Slaughtered the Angels de Lenore Kandel sont d’indéniables points forts du spectacle. C’est surtout le Fast Speaking Woman d’Anne Waldman (un des deux textes dits en anglais) qui domine, repris deux fois pour boucler la boucle de cette récitation au féminin.

La succession de poèmes se fait à un rythme haletant, créant un effet hypnotique, mais aussi pêle-mêle, où ce qui émerge est moins l’individualité poétique de chaque écriture qu’une impression de cohérence générationnelle entre les autrices.

Fidèle à elle-même, Marie Brassard mélange le réel et le fictif, l’intime et le public pour mieux exposer sa démarche de création en toute transparence. Sa voix encadre le début et la fin du spectacle, où elle lie les textes des autrices convoquées et les récits des actrices avec les pensées de Swami Vivekananda (philosophe indien du XIXe siècle) et de María Sabina (shamane mazatèque connue pour avoir ouvert la cérémonie du velada aux Occidentaux), offrant une réflexion sur l’importance de celles et de ceux qui sont oubliés par l’Histoire.

Avec le grand souci esthétique qu’on lui connaît, Brassard travaille les effets de choralité, de dissonance et de réverbération de la voix pour donner une oeuvre sobre (toute en noir et blanc, incluant les décors et les costumes), sans pour autant être simple. Appuyées par les vidéos du cinéaste expérimental Karl Lemieux ainsi que par la musique jazzée et éthérée d’Alexander MacSween, la metteuse en scène et les quatre actrices créent une oeuvre envoûtante.

Éclipse

Création : Marie Brassard, inspirée des textes d’Elise Cowen, Diane di Prima, Joyce Johnson, Hettie Jones, Lenore Kandel, Denise Levertov, Janine Pommy Vega et Anne Waldman. Au théâtre de Quat’sous jusqu’au 15 février.