«Les mains d’Edwige au moment de la naissance»: la quête d’intensité

Dans un récit qui aborde notre fidélité aux convictions les plus intimes, la pièce suit la jeune Edwige, dont les mains ruissellent d’une eau pure lorsqu’elle les joint dans la prière.
Photo: Vincent Champoux Dans un récit qui aborde notre fidélité aux convictions les plus intimes, la pièce suit la jeune Edwige, dont les mains ruissellent d’une eau pure lorsqu’elle les joint dans la prière.

Texte de jeunesse de Wajdi Mouawad, Les mains d’Edwige au moment de la naissance contient déjà une particularité du dramaturge que la suite n’a pas démentie : la présence, au fondement de son écriture, d’une intuition forte. Le désir de s’y coller, aussi.

Dans un récit qui aborde notre fidélité aux convictions les plus intimes, la pièce suit la jeune Edwige, dont les mains ruissellent d’une eau pure lorsqu’elle les joint dans la prière. Le lever de rideau la trouve dans un sous-sol exigu, recluse ; dehors, les « autres » sont là qui attendent une intervention de sa part — et la voilà sommée par sa famille de se prêter au jeu. Or, Edwige s’y refuse : et si Esther, sa soeur, n’était pas vraiment morte ?

Fable sur l’amour et notre capacité à le défendre, la pièce révèle toutefois d’emblée une écriture chargée. Les « autres » sont là qui demandent un miracle, à l’étage, hors champ. Les comédiens sont dès lors sommés de prêter leur parole au travail d’une nécessaire mise en place, ce qui sera cause d’un premier décalage.

Edwige refusant de monter, la tension grimpera par la suite dans la cave, la famille craignant de plus en plus cette foule à l’agressivité croissante, aux motivations cependant mal découpées ; or, il y a là un important ressort dramatique de la pièce. On peinera alors à faire entièrement nôtres les craintes des personnages.

Les séquences fortes ne manquent pas, certes, non plus que les éclairs transcendants : « Les gens qui n’aiment pas n’aiment pas les gens qui s’aiment », défendra Edwige. Les images travaillées abondent, façon orfèvrerie. Difficile néanmoins de suivre le dramaturge dans les profondeurs qu’il dessine, quand l’impression nous reste de n’avoir pas tous les outils pour habiter le récit.

Le récit et l’idée

De toute évidence, la pièce souffre de lourdeur — une lourdeur, faut-il préciser, qui n’est pas tant celle du propos, profond et dense, que celle d’un texte qui, dans sa construction, s’est fortement appuyé sur les mots. Sur scène, les personnages sont vite dirigés vers des tirades longues et exigeantes, isolées, signe d’un geste d’écriture qui ne s’est pas projeté entièrement dans l’espace scénique.

Dommage, quand la troupe se révèle passionnée : fort juste Marianne Marceau-Gauvin, dont des interactions bien senties avec son frère (Lucien Ratio) ou son amoureux (Samuel Corbeil) installent un climat prometteur. Mais ces interactions apparaissent au final limitées, à l’ombre des imposantes séquences monologuées.

Dommage, quand le décor de Jean-François Labbé, en sorte d’entonnoir s’échappant vers l’arrière-scène, impose une puissante scission entre deux univers, rendant signifiantes les sorties de scène des parents et du frère d’Edwige qui, à chaque exit, semblent partir loin — très loin, comme perdus déjà.

Dans un geste qui vient prolonger l’intensité du texte, la mise en scène de Jocelyn Pelletier se révèle sensuelle : ainsi, les comédiens en lutte, ainsi, les jeux de lumière tranchants et l’atmosphère enfumée, surréelle ; ainsi, le sang et la crasse sur les corps, palpables… quand ce ne sont rien de moins que le décès et la naissance — la vie et la mort — que la pièce convie sur scène.

Dans un contexte où les bases du récit ne sont pas pleinement garanties, c’est toutefois demander beaucoup au spectateur que de soutenir tant d’ardeur. Quelques malaises s’insinueront dès lors là où, pourtant, c’est l’intensité qui se déploie.

C’est que le dramaturge maintient ici son geste dans les hautes sphères, cherchant à filer les idées les plus fondamentales. Ces idées, fortes, ne trouvent cependant pas jusqu’au bout à s’incarner dans une matière. Et le texte souffre peut-être, ici, de son trop grand désir de coller à l’essentiel.

Les mains d’Edwige au moment de la naissance

Texte de Wajdi Mouawad, mise en scène de Jocelyn Pelletier. Avec Normand Bissonnette, Samuel Corbeil, Lorraine Côté, Marianne Marceau-Gauvin, Annabelle Pelletier-Legros et Lucien Ratio. Une production de La Bordée, jusqu’au 8 février.