Brigitte Haentjens face à l’effroi

Brigitte Haentjens transforme l’Usine C en arène. Mais cette fois, la scène sera entourée de sièges sur les quatre côtés. Un espace très intéressant à travailler.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Brigitte Haentjens transforme l’Usine C en arène. Mais cette fois, la scène sera entourée de sièges sur les quatre côtés. Un espace très intéressant à travailler.

En 2011, avec l’oppressant Le 20 novembre, Brigitte Haentjens s’était déjà frottée à l’œuvre inconfortable du Suédois Lars Norén, un dramaturge contemporain majeur. « Ils ne sont pas si nombreux, les auteurs qui s’intéressent à la fois au politique et à l’intime, dit-elle. C’est une écriture très puissante. »

Dans son journal de création, la metteuse en scène se demandait : « Pourquoi monter ce qui vous effraie ? » En entrevue, elle répond que, « lorsqu’on passe autant de temps avec une œuvre, autant que ce soit stimulant à tous les niveaux. Ce qui m’effraie est le signe que je vais avoir un défi à relever. Je n’aime pas faire ce que j’ai l’impression d’avoir déjà touché ».

Sang possède la profondeur d’un abîme. « Ce n’est pas sans risque, à certains égards, de porter cette écriture pendant des mois. Elle trouble, elle est difficile. » Comme les comédiens, un metteur en scène aussi peut être habité par la noirceur d’une œuvre. « Pour moi, en tout cas, c’est comme si je devais porter l’ensemble des personnages, porter le vécu de la pièce, le faire mien. C’est lourd, parfois. Le 20 novembre a été contaminant, d’une certaine façon. Mais l’autre versant, c’est le plaisir de travailler cette matière. »

Œdipe

La metteuse en scène songeait depuis longtemps à monter ce texte percutant de 1994, qui illustre comment la violence « s’intériorise dans le quotidien ». Sang s’inspire du mythe d’Œdipe pour raconter la tragédie de personnages « sinistrés », d’anciens militants socialistes qui ont été torturés au Chili. Depuis deux décennies, la journaliste et le psychanalyste ont refait leur vie à Paris, mais sans avoir jamais pu retrouver le fils de sept ans qui leur avait été arraché par le régime de Pinochet. Or, Éric entretient une liaison adultère avec un ancien patient, jeune homme troublé qui ignore l’identité de ses parents…

Derrière une façade policée, Sang expose donc la dissolution intérieure d’un couple. « Ces êtres qui ont été exilés, dans des conditions très difficiles, sont comme dévitalisés. Ils ont perdu leurs idéaux, leurs valeurs fondamentales. » Ils sont devenus des « ombres », comme le dit la pièce. Haentjens s’intéresse à la façon dont les événements traumatiques nous habitent. « Même ici, on pourrait se demander par exemple comment la Crise d’octobre a été digérée, comment elle vit à l’intérieur des gens. »

Et la particularité de Lars Norén, c’est « comment par son écriture il réussit à faire affleurer ce qui est souterrain. Ce n’est vraiment pas facile de le mettre en scène, parce que les dialogues ont l’air anodins et, en même temps, il y a beaucoup de tension, de mensonges, de non-dits. Ce sont des êtres qui ne s’affrontent plus. Et pour progresser avec l’autre, il faut une confrontation, un échange. Eux sont dans le refus de l’échange, dans la mesure où ils refoulent ce qui les blesse. Tout le désespoir sous-jacent lié à la perte d’un enfant. »

De manière « subtile », on peut également y voir la perte des combats collectifs. Un contexte social qui résonne encore plus aujourd’hui qu’en 1994, « surtout en Amérique du Nord, avec cette espèce de repli sur soi généralisé ». « On pourrait dire que Norén parle de notre refus de l’engagement aussi. Et du fait que, dans notre vie, chaque geste qu’on pose a des conséquences. »

Inimaginable

Pour la metteuse en scène, l’un des défis de cette écriture tient à son apparence de naturalisme. Un style auquel elle n’appartient pas vraiment. « J’ai déjà vu des pièces de Norén montées à l’italienne avec des vedettes de cinéma françaises. Tout d’un coup, ça devient comme un drame bourgeois, quasiment du vaudeville, parce que c’est joué comme à la télévision. Et ce n’est pas exactement ça, son écriture. Ce que je sens chez lui, c’est qu’il vient toujours d’un endroit très juste, intérieur, sensible. Il n’y a pas de volonté de faire de l’effet, pas de morale non plus. »

Une autre difficulté vient de ce que la pièce, qui fait référence au puissant mythe œdipien, installe des circonstances inconcevables pour le spectateur. Le récit de Norén — qui a lui-même été interné dans un asile psychiatrique quand il était jeune — transgresse plusieurs tabous. « De pouvoir s’imaginer soi-même dans cette situation-là, c’est très difficile. C’est tellement énorme ! »

Un secret qui n’en est pas un pour le public, tant le texte multiplie les indices et les allusions. Cet aveuglement des protagonistes est un phénomène psychique assez courant, d’après la créatrice, qui a consulté des spécialistes. « Et c’est la beauté de la pièce aussi : le public le sait avant les personnages. C’est formidable, parce que Lars Norén écrit dans un dialogue avec le spectateur, dans le désir d’une communion. C’est rare dans les écritures contemporaines, plus formalistes, plus axées sur l’écriture elle-même que sur cette relation. Norén est un poète, un écrivain qui utilise les codes du théâtre parce qu’il veut rentrer en dialogue avec la société. »

La pièce de l’auteur de Guerre est d’ailleurs truffée de références au théâtre. « Il se pose la question de ce qu’on fait quand on met en scène cette violence-là. Je trouve que son art est vraiment théâtral, et j’essaie de le rendre comme ça. » Notamment par la configuration scénographique.

Un peu comme dans sa récente production de Dans la solitude des champs de coton, de Koltès — un auteur en qui elle voit d’ailleurs des points communs avec Norén —, elle transforme l’Usine C en arène. Mais cette fois, la scène sera entourée de sièges sur les quatre côtés, un espace très intéressant à travailler. « Ce qu’il y a de bien, c’est qu’il n’y a pas de faux-semblants. Tout est à la vue. Impossible de tricher. Mais ça signifie qu’on met aussi en évidence la fausseté, en quelque sorte, la théâtralité. Évidemment, ça met les acteurs en lumière. » Et la metteuse en scène peut compter sur une distribution très forte avec Sébastien Ricard, un collaborateur régulier, et trois interprètes qu’elle n’avait jamais dirigés : Christine Beaulieu, Émile Schneider et Alice Pascual.

« Dans une telle configuration, on ne peut pas nier l’autre interlocuteur, qui est le public. De toute façon, on ne peut jamais le nier vraiment. Mais il y a quand même l’illusion du quatrième mur, qui peut former un refuge. Tandis qu’ici, les spectateurs sont constamment à proximité, et d’une façon très intime. Donc, c’est plus dangereux. Mais c’est excitant aussi. »

 

Sang

Texte : Lars Norén. Traduction : René Zahnd. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Une création de Sibyllines en coproduction avec le Théâtre français du CNA. À l’Usine C, du 28 janvier au 15 février.