Réécrire l’histoire pour mieux la décoder

Pour Gabriel Plante (à gauche) et Félix-Antoine Boutin, la distribution du spectacle, uniquement masculine et blanche, est une prise de position, le «reflet des figures essentiellement représentées dans notre société et dans les objets culturels qui la reflètent».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Gabriel Plante (à gauche) et Félix-Antoine Boutin, la distribution du spectacle, uniquement masculine et blanche, est une prise de position, le «reflet des figures essentiellement représentées dans notre société et dans les objets culturels qui la reflètent».

Dans La maison bleue, une série télévisée qui sera diffusée en mars sur ICI Tou.tv, Ricardo Trogi et Daniel Savoie ont imaginé un Québec qui serait devenu un pays à la suite du référendum de 1995. S’autorisant d’une manière comparable à réécrire le réel, Gabriel Plante a donné dans Histoire populaire et sensationnelle, une pièce qui lui a valu le prix Gratien-Gélinas en 2016, une issue tout à fait inédite à la Crise d’octobre.

« J’ai souhaité interroger ce qui nous reste, ce qui subsiste vraiment de ce que je considère comme nos histoires, nos grandes fictions, explique l’auteur. L’enlèvement et le sacrifice de Pierre Laporte, à mon sens, est un mythe fondamental, c’est le tournant d’un récit autour duquel persiste beaucoup de mystère. Quelle est la part de réel ? La part d’invention ? La part de fantasme ? Comment se fait-il que le contre-courant felquiste ait été en quelque sorte récupéré, pour ainsi dire réintégré à notre histoire ? »

Famille politique

En explorant la mythologie québécoise, où pullulent les scènes de cuisine, où règne souvent le désir de fuir, de s’échapper, l’auteur tombe continuellement sur la même structure, le même noyau : « La famille est partout, tout le temps ! C’est un microcosme qui est très certainement politique. J’ai donc tenté d’aller au bout de cette idée, c’est-à-dire de métaphoriser la situation politique du Québec actuel dans la dynamique d’une famille un peu… dysfonctionnelle. »

Sous le regard attentif de son complice, le metteur en scène Félix-Antoine Boutin, qui dirige avec lui et la scénographe Odile Gamache le collectif Création Dans la chambre, Gabriel Plante s’apprête à incarner sur le plateau d’Espace libre le héros de sa pièce : Zandré, un jeune homme dont les parents, des baby-boomers felquistes joués par Christian Bégin et Jacques L’Heureux, auraient autrefois troqué la vie du ministre Pierre Laporte contre de prodigieuses allocations familiales.

« On parle de 100 000 $ par enfant, par année, transférables de génération en génération, explique l’auteur. L’idée des parents, c’est de donner naissance à une élite québécoise, une sorte de dynastie. Disons qu’on est loin des idéaux communistes du FLQ ! » Pour sonder l’identité québécoise, pour voir à la définir, mais aussi à la transmettre, la situation imaginée par Gabriel Plante est pour le moins… détonante.

Il n’y a pas de peuplesans amour

Le jour de son anniversaire, Zandré décide de quitter le nid. Confronté au monde extérieur, il comprend qu’on ne lui a rien appris, « même pas son nom, même pas à lire, à écrire, à aimer ». « S’il n’y a pas de peuple sans amour, demande Gabriel Plante en citant Serge Bouchard, peut-il y avoir famille sans amour ? Quand Zandré comprend que ses parents lui ont donné la vie pour des raisons financières, il se met à se questionner sur ses liens affectifs avec les autres. Qu’est-ce qui fait qu’on s’aime ? » « À mes yeux, ajoute Félix-Antoine Boutin, Zandré est comme un acteur dans le mauvais spectacle, dans la mauvaise esthétique théâtrale, en somme dans la mauvaise famille. Ça apporte beaucoup d’étrangeté sur scène, un caractère franchement baroque, un sérieux décalage entre les réalités. »

On tenait à travailler avec Christian Bégin et Jacques L’Heureux dans un souci de reconnecter avec nos pères artistiques

Au-dessus des aventures de Zandré, de ses parents et de ses sœurs jumelles (incarnées par Sébastien David), mais aussi de sa conjointe Rachel (interprétée par Philippe Boutin) l’auteur reconnaît que la grande question de l’indépendance plane toujours. « Serait-il nécessaire de procéder à un ultime référendum ? demande-t-il. Une dernière fois, avant de passer définitivement à un autre mythe ? Ça nous permettrait peut-être de rompre enfin avec la posture de la victime et de commencer à rêver pleinement. »

« C’est un sujet dont on a beaucoup parlé en salle de répétition, précise Boutin. Pourquoi notre génération est-elle à ce point désillusionnée ? Pourquoi est-ce que nous avons un rapport conflictuel avec la notion d’identité québécoise ? Pour beaucoup d’entre nous, se dire Québécois, c’est rattaché à une forme de racisme identitaire. Alors que le nationalisme a longtemps été associé à la gauche, il s’inscrit aujourd’hui de plus en plus souvent à droite. »

« En ce moment, renchérit Gabriel Plante, l’identité canadienne est cool, peut-être plus qu’elle ne l’a jamais été. Comme souverainiste, se positionner contre ça, autrement dit contre la décolonisation, contre l’acceptation de l’autre, disons que ce n’est pas évident. » « La pièce n’est pas là pour donner des réponses, précise Boutin, c’est plutôt un moteur pour aborder toutes ces questions. »

Entre hommes blancs

« On tenait à travailler avec Christian Bégin et Jacques L’Heureux dans un souci de reconnecter avec nos pères artistiques, explique Boutin, avec notre héritage théâtral, un certain âge d’or de la fiction québécoise, à commencer par celui qui provient du NTE [Nouveau Théâtre expérimental] et des Éternels Pigistes. » Cela dit, pour les deux créateurs, la distribution du spectacle, uniquement masculine et blanche, est une prise de position, le « reflet des figures essentiellement représentées dans notre société et dans les objets culturels qui la reflètent ».

« On ne fait surtout pas ça pour faire plaisir à Mathieu Bock-Côté », dit Plante. « On veut créer un malaise, précise Boutin. C’est une façon de nous accuser nous-mêmes, une métaphore qui traduit la situation de manière plus violente dans l’esprit du spectateur que de faire un choix un peu moral qui chercherait à faire croire que tout est déjà réglé. » « Tant mieux si ça suscite des avis partagés, conclut l’auteur. S’il y a une scission dans le public, des argumentaires qui s’affrontent, j’estime qu’on aura fait notre travail. »

Histoire populaire et sensationnelle

Texte : Gabriel Plante. Mise en scène : Félix-Antoine Boutin. Une production de Création Dans la chambre. À Espace libre du 28 janvier au 8 février.