«Les Plouffe», deux générations plus tard

Soixante-douze ans après leur première entrée en scène, les Plouffe demeurent captivants: on se reconnaît en eux, on rit et on s’émeut en leur compagnie.
Photo: Stéphane Bourgeois Soixante-douze ans après leur première entrée en scène, les Plouffe demeurent captivants: on se reconnaît en eux, on rit et on s’émeut en leur compagnie.

Tirée du roman de 1948, cette famille marquante de la culture québécoise s’amène sur la scène du Trident avec une imposante distribution, dans une production aux airs de fête vite passée.

Certes, l’oeuvre de Roger Lemelin contient d’emblée une matière riche, apte à meubler le spectacle. Sur la fin des années 1930, dans un contexte de guerre imminente, le récit peint le portrait de cette famille ouvrière du quartier Saint-Sauveur en même temps qu’il expose un moment charnière de l’histoire du Québec, sur lequel un vent de modernité s’amène.

En témoignent les épisodes politiques comme la visite du roi d’Angleterre et la subséquente conscription imposée, après l’entrée du Canada dans la Seconde Guerre mondiale. Sur le plan des moeurs, la pièce fait apparaître un clergé en perte de prise sur ses ouailles canadiennes-françaises et un modèle familial en perte de vitesse, en même temps que les repères culturels et les contours de la vie bonne se remodèlent à la faveur d’un monde changeant.

L’espace social continue certes d’assurer une présence étouffante : commérages de quartier, qu’en-dira-t-on et autres petites pressions de groupe, une chape de médisance reste là à encadrer la destinée des quatre rejetons Plouffe… Mais une transformation est en cours. Le social est en train de l’échapper, ce que souligne particulièrement la pièce.

En dépit de toute cette matière riche, propre à l’univers de Lemelin, il restera cependant à souligner le colossal travail dans l’adaptation et la mise en scène.

L’adaptation d’Isabelle Hubert parvient à cadrer les 400 pages du roman dans 140 cohérentes minutes, malgré la multiplicité des figures déployées, au premier chef le si singulier Ovide Plouffe. Contre le traitement du long métrage, une équité a été recherchée, une attention sensible étant portée ici à la contrepartie Rita Toulouse, de même qu’à Cécile-la-vieille-fille. Le journaliste Denis Gagnon trouve également une place bien consistante.

La mise en scène de Maryse Lapierre, de son côté, parvient à fonder la pluralité des lignes dans un même pain. Hormis une finale qui nous télescope sans coupure nette, dans un hiatus, à la fin de la guerre, les tableaux s’enchaînent à bon rythme. Les quatorze comédiennes et comédiens se partagent le projecteur sur les différents paliers d’une large structure de bois rappelant bellement les escaliers entre la haute et la basse-ville et encadrant le petit nid des Plouffe, central et sans cloisons, ouvert aux regards.

Une époque révolue ?

Sans bouder son plaisir devant cette production efficace, on se questionnera néanmoins sur la distance qu’elle laisse s’insinuer entre le spectateur et les personnages. Fruit d’une lecture moins focalisée sur les destins personnels que sur le climat général à raconter, ou alors d’un traitement faisant la part belle à l’humour, notre oeil reste posté — très légèrement — en marge des différents vécus individuels.

Sans manquer de tendresse, le jeu nous invite notamment à nous amuser des travers plus caricaturaux, les clins d’oeil abondent ; et la pièce, qui trouve son fil dans l’époque à raconter, semble répéter aussi que cette époque n’est déjà plus tout à fait la nôtre. L’ensemble impose un infime décalage qui, dans une certaine mesure, pourrait être également le fruit du temps qui passe.

Soixante-douze ans plus tard, les Plouffe demeurent captivants : on se reconnaît en eux, on rit et on s’émeut en leur compagnie… Avec l’impression ici, toutefois, de n’y être déjà plus. Et le récit, captivant, gardera l’étrange qualité irréelle des photos sépia.

Les Plouffe

Texte : Adaptation d’Isabelle Hubert d’après l’oeuvre de Roger Lemelin, avec emprunts au film de Roger Lemelin et Gilles Carle. Mise en scène : Maryse Lapierre. Une coproduction du Trident et du Théâtre Denise-Pelletier, au Trident jusqu’au 8 février.