«Le petit avare»: à hauteur d’or

Les comédiens s’échangent avec force vive et énergie les rigoureuses répliques en alexandrins tout en interprétant plusieurs rôles.
Photo: Stéphane Bourgeois Les comédiens s’échangent avec force vive et énergie les rigoureuses répliques en alexandrins tout en interprétant plusieurs rôles.

« Comme elles sont belles, comme elles sont douces mes pièces d’or… Quelle lumière, quelle splendeur… On croirait voir briller le feu… » s’exclame Grapillon, le visage penché sur son précieux coffret. S’amorce ainsi l’histoire bien connue de cet homme nerveux et suspicieux qui enlève, dit-on, ses lunettes pour ne pas les user, fait ses confitures avec la pelure des fruits, garde l’heure quand on lui réclame. L’argent permet tout, croit-il. Mais, devant une jeune Marianne brillante et un fils entêté, le moindre écu n’a au final que peu de poids.

Dans Le petit avare, toute nouvelle production du Théâtre du Gros Mécano, l’autrice Anne Bernard-Lenoir — bien connue du côté de la littérature jeunesse — rejoue librement le classique de Molière en investissant les thèmes du féminisme et de l’éducation. Alors que Grapillon (Bertrand Alain) chérit ses 10 mille écus tout en convoitant la belle Marianne (Mary-Lee Picknell), son fils Octave (Maxime Robin) s’éprend de la même jeune fille. Plusieurs face-à-face corsés, chamailleries, entourloupettes, duperies se jouent alors entre les deux coqs, créant des scènes cocasses. Mais c’est sans connaître les visées de Marianne qui, elle, n’a nulle envie de devenir mère et épouse, femme obéissante « comme un chien » tel que lui demande Grapillon. Elle rêve de liberté, d’éducation, de découvertes.

Les trois comédiens s’échangent ainsi avec force vive et énergie les rigoureuses répliques en alexandrins écrites par Bernard-Lenoir tout en interprétant plusieurs rôles. Mary-Lee Picknell, en plus d’incarner une Marianne solide, joue tour à tour et avec aplomb le valet éconduit, Jacquot le sot et Flibuste, un ancien ami qui viendra appuyer les jeunes dans leur dessein. Maxime Robin en fils adolescent manque un peu de naturel et d’aisance, mais brille dans son petit rôle de policier venu enquêter sur la disparition du coffret d’or. La palme revient toutefois à Bertrand Alain, qui donne un avare des plus truculent. Nerveux, manipulateur, le petit homme se laisse emporter dans ses élans de colère, de démence, un jeu qui n’est pas sans rappeler les mimiques et les déplacements rapides de Louis de Funès dans L’avare, film coréalisé par l’acteur et Jean Girault en 1980.

À travers le décor

Les comédiens s’en donnent ainsi à coeur joie dans une mise en scène sobre signée Carol Cassistat (Nous ne sommes pas des oiseaux ?) qui permet de garder l’oeil ouvert et l’oreille attentive aux nombreuses rimes et au jeu vif des artistes. Astucieux, le metteur en scène joue ainsi de transparence en laissant aux spectateurs le plaisir de voir les comédiens entrer et sortir du plateau, changer de costumes, s’inviter d’une certaine façon dans l’envers du décor. Une structure de métal pivotante posée en plein centre de la scène, et rappelant la forme d’une maison, fait office d’entrée et de sortie des comédiens tout en assurant les changements de scènes.

Visuellement, rien ne fait ici référence au XVIIe siècle, ce qui actualise d’autant plus le propos. Octave porte des vêtements d’adolescents, jeans troués et chemise de denim, alors que Marianne, plus classique, n’a rien de cette jeune femme corsetée et soumise. Une adaptation brillante et sans prétention qui s’inscrit avec doigté dans le cours des jours.

Le petit avare

Texte : Anne Bernard-Lenoir. Mise en scène : Carol Cassistat. Interprétation : Bertrand Alain, Mary-Lee Picknell, en alternance avec Jeanne Gionet-Lavigne, et Maxime Robin. Une production du Théâtre du Gros Mécano. Présentée au Théâtre Les Gros Becs, à Québec, du 21 au 29 janvier 2020.