«Made in Beautiful»: évolution du pâté chinois

C’est la théâtralité qui domine dans ce «show de gang», joué avec entrain.
Photo: Valérie Remise C’est la théâtralité qui domine dans ce «show de gang», joué avec entrain.

Made in Beautiful (La belle province) est la dernière pièce québécoise en date à dresser une sorte de rétrospective ou de bilan historique. Une tendance qui en dit long sur notre besoin de situer le Québec dans la marche changeante du monde. Créé à Premier Acte en 2018, remanié pour cette production montréalaise, l’oeuvre d’Olivier Arteau, elle, le fait d’une façon résolument ludique.

L’auteur et metteur en scène incarne son questionnement sur l’évolution de l’identité québécoise très concrètement : c’est à travers leurs conséquences sur une famille nationaliste d’un milieu populaire qu’on découvre les bouleversements idéologiques qui ont se sont déroulés dans la société (de moins en moins ?) distincte. Après un prologue chronologique astucieux, campé sur le balcon de la salle Jean-Claude-Germain, le spectacle évoque certaines dates emblématiques, à partir de 1995 — au lendemain du référendum perdu —, chaque fois à l’occasion d’une fête d’Halloween. Il rend sensible les transformations de mentalité, de la peur de l’autre marquant l’après-11 septembre jusqu’au progressisme woke de la génération Y. La réalité de ce clan où on exprimait sans complexes ses préjugés s’ouvre, se complexifie.

Un portrait vivant, énergique, dérisoire, parfois grotesque. On constate vite que cette peinture colorée fait cohabiter la vie quotidienne et l’Histoire, l’anecdote et l’événement majeur. C’est la théâtralité qui domine dans ce show de gang, joué avec entrain. Même si le didactisme n’en est pas totalement absent (notamment, le tableau sur les Autochtones, malgré la forme marionettique), et que certains échanges politiques sonnent un peu comme des phrases toutes faites. À l’inverse, une discussion sérieuse peut être occultée par la cocasserie des costumes. La pièce met de l’avant un humour parfois irrésistible, parfois plutôt facile (les prédictions erronées sur le destin de certaines personnalités).

Soutenu par une langue imagée et non policée, Made in Beautiful enchaîne d’évocatrices peintures d’époque, croquées par quelques repères culturels identifiables. Et l’auteur varie la forme narrative des divers tableaux avec assez d’inventivité : une saynète d’homoparentalité bénéficie d’une amusante traduction littérale ; la scène qui recrée le Printemps érable, uniquement à l’aide d’un florilège de citations de l’époque, est particulièrement efficace. Les moments d’émotion sont plus rares, mais il en émerge néanmoins : une accolade entre Linda et son ex, dont l’homosexualité s’est révélée au cours des années, la tirade poignante de la tante (forte Ariel Charest)…

Avec sa protagoniste frappée par la maladie d’Alzheimer, la pièce semble évoquer une société qui souffre elle-même d’amnésie quant à son passé. Au fil du temps, on voit aussi le souci de Linda pour le bon français remplacé par un usage du franglais. Mais certaines traditions demeurent, tout se transformant. Olivier Arteau a le tour pour incarner ces changements dans un détail savoureux, comme la manière de préparer l’incontournable pâté chinois…

Made in Beautiful (La belle province)

Texte et mise en scène : Olivier Arteau. Avec Mustapha Aramis, Léa Aubin, David Bouchard, Ariel Charest, Gabriel Cloutier Tremblay, Sophie Dion, Marc-Antoine Marceau, Lucie M. Constantineau, Nathalie Séguin, Réjean Vallée. Une création du Théâtre Kata, en collaboration avec le Théâtre La Bordée. Jusqu’au 1er février, à la salle Jean-Claude-Germain.