«Les filles et les garçons»: drame collectif

Marilyn Castonguay trouve ici un rôle complexe à sa juste mesure.
Photo: Suzane O'Neill Marilyn Castonguay trouve ici un rôle complexe à sa juste mesure.

Une femme sans nom entre sur scène en coup de vent, l’air effrayé et étonné. Rapidement, elle reprend contenance, allume son micro et, à l’aide d’une musique entraînante, elle s’étire, entre dans son corps et s’adresse à nous à la manière d’un stand-up pour raconter sa rencontre avec celui qu’elle nommera « le père de mes enfants ». La proposition a de quoi surprendre dans les premières minutes, mais elle prendra tout son sens à la fin de la pièce, nous invitant à revoir tout ce qui précède sous un angle nouveau.

Les filles et les garçons, pièce créée à Londres en 2018, est dans l’air du temps : en effet, Dennis Kelly y évoque les questions de masculinité toxique, des rôles traditionnels dans le couple et des rapports étroits entre société et violence : « Comment on pourrait se comprendre si on comprend pas la violence ? » La question hante les murs de La Licorne et paraît plus essentielle que jamais.

Marilyn Castonguay, qui brille dans des rôles plus effacés depuis celui de Mascha dans Villa Dolorosa en 2013, joue ici dans son premier spectacle solo. Porter sur ses épaules durant presque deux heures ce texte exigeant de Kelly est un défi colossal ; dire qu’elle se révèle ne serait pas rendre justice au talent qu’on lui connaît déjà, mais l’actrice trouve ici un rôle complexe à sa juste mesure.

Tantôt confiante, fragile, grivoise ou encore épuisée, Castonguay tient le public en haleine dans une brillante performance qui culmine dans la dernière demi-heure où elle demeure bien groundée sur scène sans presque bouger, en contrôle de toutes ses émotions et de son corps. C’est pour et avec elle qu’on s’émeut.

Le texte de Kelly alterne entre le récit de la Femme sur son couple et des scènes « dialoguées » avec ses enfants (Léanne et Danny), sur lesquelles il restera longtemps une incertitude : sont-ce des souvenirs réels ou des fabulations complètes ? Malgré l’absence concrète des enfants (« Je le sais qu’ils sont pas là », dira la Femme), leur présence n’en est pas moins notable et essentielle. Le metteur en scène Denis Bernard orchestre habilement le tout avec sobriété et fluidité, entre autres lorsqu’il s’agit de passer d’un niveau narratif à l’autre, aidé par les lumières vaporeuses de Julie Basse.

Les constats sociologiques que pose Kelly sont durs (ils feront sûrement réagir dans certains milieux). Le texte avance par effets d’échos et de répétitions, il sème ses indices çà et là, rendant les ficelles du récit parfois un peu trop voyantes. Le dramaturge a d’ailleurs l’intelligence de le reconnaître et de mettre en abîme son propre dispositif narratif pour le commenter à quelques reprises. Le drame (il sera horrible, il faut le dire) n’en est pas moins troublant par son actualité, fort par sa capacité à libérer autrement la parole victimaire.

Au fil du spectacle, la Femme ouvre petit à petit les deux immenses panneaux coulissants qui protègent le mur du fond, révélant à chaque fois un peu plus son appartement. Avec ces gestes, c’est toute la mécanique du souvenir et du deuil qui se met en place pour nous laisser entrer dans son intimité. Difficile de dire à quel point l’entreprise est réparatrice pour elle ; pour nous, c’est le lieu d’un choc qui perdurera longtemps.

Les filles et les garçons

Texte : Dennis Kelly. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Denis Bernard. À La Licorne jusqu’au 22 février.