La bienveillance, valeur cardinale de Samia Orosemane

Malgré un compréhensible désir d’être considérée en tant que créatrice, et non comme porte-parole de la communauté musulmane, Samia Orosemane espère pouvoir neutraliser, grâce à une certaine ruse vestimentaire, les éventuels préjugés qu’elle pourrait générer.
Photo: Michel Grenier Malgré un compréhensible désir d’être considérée en tant que créatrice, et non comme porte-parole de la communauté musulmane, Samia Orosemane espère pouvoir neutraliser, grâce à une certaine ruse vestimentaire, les éventuels préjugés qu’elle pourrait générer.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui rêvait de jouer Molière, mais à qui personne ne voulait confier un de ces grands rôles classiques. C’est l’histoire de Samia Orosemane, née à Paris de parents tunisiens et qui, pour monter sur scène, n’aura d’autre choix que d’écrire elle-même ses propres monologues, tout en renonçant (pour l’instant) à compter parmi la distribution du Misanthrope.

Pourquoi ? « Parce qu’en France, on vit un peu au Moyen Âge », regrette au bout du fil celle qui tient l’affiche du Club Soda dimanche. « En France, on est encore très arrêtés sur les origines ou la couleur des gens. Même si on nous fait croire toute notre vie qu’on est Français, dans les faits, ce n’est pas le cas. Que je sois basanée, que je sois fille d’immigrés, dans les castings, ça rend les choses toujours plus compliquées que pour les autres. »

Heureusement que Samia Orosemane, 39 ans, est de celles qui croient qu’« un artiste, c’est quelqu’un qui prend toute la merde que cette vie lui donne et qui l’utilise pour labourer son champ, pour en faire les plus beaux fruits ». Voilà du moins une philosophie lui permettant d’encaisser avec flegme les étiquettes réductrices auxquelles on la confine parfois. « L’humoriste voilée », clamait par exemple Thierry Ardisson en l’accueillant sur le plateau de son émission Salut les Terriens ! en 2016.

« Quand on fait venir Gad Elmaleh à la télé, on ne dit pas “l’humoriste juif”, on dit seulement l’humoriste », observe la principale intéressée, plus interloquée qu’en colère. « Pour eux, c’est quelque chose qui sort de l’ordinaire, le fait que j’aie un bout de tissu sur la tête et que je sois quand même drôle. Quand on m’a présentée chez Ardisson, je pensais que c’était une joke. C’est en voyant après qu’il l’avait aussi écrit sous ma tête — “l’humoriste voilée” — que je me suis dit : “Ce sont eux les comiques, pas moi.” »

En France, on est encore très arrêtés sur les origines ou la couleur des gens. Même si on nous fait croire toute notre vie qu’on est Français, dans les faits, ce n’est pas le cas.

Malgré ce compréhensible désir d’être considérée en tant que créatrice, et non comme porte-parole de la communauté musulmane, Samia Orosemane espère néanmoins pouvoir neutraliser, grâce à une certaine ruse vestimentaire, les éventuels préjugés qu’elle pourrait générer. « C’est la raison pour laquelle mon foulard est un turban avec des couleurs, explique-t-elle. Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas que je suis voilée. Ils viennent au spectacle par curiosité, mais au moment où ils comprennent que ce turban, c’est un voile, ça fait déjà trente minutes que je les fais rire, et ils ne peuvent plus s’échapper… »

Tout en chantant l’ouverture d’esprit qui prévaut au coeur de ce Québec qu’elle a visité à plusieurs occasions depuis sa participation au festival Afrikiri en 2015 — « Chez vous, on se fiche de ce que les gens portent, l’important, c’est la compétence » —, l’humoriste offre ces quelques remarques au sujet de la loi 21 : « J’ai toujours du mal à croire que ce soit pour libérer les femmes qu’on leur demande d’enlever leur foulard. Au final, même si on dit qu’on fait ça pour se battre contre le communautarisme, on pousse les gens au communautarisme. »

Imiter, c’est aimer

En 2014, peu après la fusillade au parlement d’Ottawa, Samia Orosemane dépose sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle elle implore, en empruntant les inflexions vocales d’un archétype de maman maghrébine, les terroristes de partout dans le monde de se réclamer d’une autre religion que la sienne. Michael Zehaf-Bibeau, l’auteur de la fusillade, s’était converti à l’islam sept ans avant les tragiques événements. L’amusante saynète virale, qui circulera à nouveau abondamment dans la foulée des attentats de Charlie Hebdo, deviendra un temps pour l’humoriste un véritable passeport pour la reconnaissance.

De quoi à la fois se désoler et se réjouir, confie-t-elle aujourd’hui. Se désoler ? Comment ne pas éprouver un brin d’amertume à l’idée que de pareils événements aient été nécessaires afin qu’elle soit enfin invitée à parler de son travail sur différentes tribunes ? Se réjouir ? La vidéo lui aura permis de rendre hommage à tous ces gens venus d’ailleurs qui, comme ses défunts parents, ont adhéré aux valeurs d’une France ouverte et paisible. Son spectacle, Femme de couleurs, durant lequel elle fait entendre la kyrielle d’accents qui résonnent dans le 93 de son enfance, se veut d’ailleurs à bien des égards une célébration de cette France plurielle.

« Imiter, je pense que c’est d’abord être à l’écoute des autres. Ma meilleure amie est malienne et j’ai toujours été fascinée par sa maman. Dès qu’on se retrouvait entre nous, je l’imitais, et mon amie disait : “C’est pas sympa, tu te moques de ma mère.” Je lui répondais : “Non, je ne me moque pas, c’est parce que je l’aime tellement que j’essaie de l’imiter.” En tant qu’humoriste, la bienveillance demeure ma principale valeur. Je ne veux pas faire de l’humour de Maghrébins pour les Maghrébins, ou de musulmans pour les musulmans. Je veux être un pont entre tout le monde, expliquer aux uns et aux autres ce que chacun a dans la tête. »

Samia Orosemane et ses invités

Au Club Soda, le 26 janvier à 18 h