«Gala de lutte NSPW»: le carnaval retrouvé

Un indéniable travail de création se révèle dans les rivalités filées et autres bisbilles internes, mais également dans cette inventivité des lutteurs à imaginer les façons les plus diverses de se frapper.
Photo: Roxane Tremblay Un indéniable travail de création se révèle dans les rivalités filées et autres bisbilles internes, mais également dans cette inventivité des lutteurs à imaginer les façons les plus diverses de se frapper.

Après une première en octobre dernier, le Diamant accueillait le 18 janvier un second gala de lutte de la North Shore Pro Wrestling (NSPW). Poussé par Robert Lepage, ce rapprochement entre lutte et arts de la scène met en lumière les qualités théâtrales de la discipline. Et, peut-être, ses qualités carnavalesques.

La salle, évidemment, s’avère ici plus bigarrée qu’à l’habitude : la chemise des premières théâtrales cède la place au t-shirt, et l’entrée en salle se fait canette de bière à la main. Les premières minutes du spectacle révèlent pour leur part un public initié, scandant en choeur les lettres de la NSPW — association qui se place depuis huit ans comme l’une des plus sérieuses au Québec et qui a catapulté des noms comme Kevin Owens jusqu’à la WWE, aux États-Unis.

Quand un premier combat annonce la Clean Up Society contre les Wonderboys, on constate aussi que la foule connaît ses favoris, la préférence n’allant pas aux « seigneurs du nettoyage ». Cris de protestation, encouragements, insultes envers l’arbitre : on entre dans un univers extrêmement codé, au gré d’une carte qui alterne les combats par équipe et en simple, variant les formules.

Les performances sont certes impressionnantes et tiennent du tour de force sportif ; fruit d’athlètes rigoureusement entraînés, elles ne constituent cependant qu’une partie somme toute secondaire du spectacle, lequel réside bien autrement dans les adresses du lutteur à la foule, dans sa capacité à saisir celle-ci — il faut voir la vigueur des vivats qu’a tirés au public Matt Falco, « le géant de Saint-Casimir », qui a un réel talent pour mesurer ses effets, en étonnante communion avec ses fans. Pareille présence finit de nous convaincre que, comme au théâtre, c’est bien ici le récit qui domine.

Un indéniable travail de création se révèle dans les rivalités filées et autres bisbilles internes, mais également dans cette inventivité des lutteurs à imaginer les façons les plus diverses de se frapper. Ce faisant, les lutteurs se voient investis de la réelle tâche d’une narration à bâtir.

Le gala carbure aux échos de la foule et à rien d’autre : quand celle-ci en appelle aux dernières forces de Kevin Blanchard, « The Kahnawake Warrior », croulant sous l’assaut de l’infâme Benjamin Tull de Montréal ; ou lorsqu’elle se prend au jeu avec des « Arrête le combat ! » ou des « Il est peut-être blessé pour vrai… » un peu incertains, dans le match de championnat final, après un impressionnant projeté de la troisième corde de la part du matamore Markus Burke aux dépens de l’aspirant saguenéen Matt Angel, alias « Ready to Fly », qui a volé cette fois hors du ring, déchirant la table des officiels dans son atterrissage.

Le spectacle, en fin de compte, ne s’écrit pas sans l’intervention du public, dans une rupture si complète du quatrième mur qu’elle rappelle la lecture faite par Mikhaïl Bakhtine de l’esprit carnavalesque. Le théoricien russe soutenait que le carnaval, outre ses qualités populaire et subversive, suspendait la frontière entre l’espace de la représentation et celui de la vie, qu’en d’autres mots il biffait toute limite à la représentation.

Ici, le spectacle déborde de loin le seul espace du ring et de ses alentours. Et l’ambiance, si elle n’est pas subversive, est à l’évidence populaire. Dans une ville qui s’apprête à décréter l’ouverture de son carnaval, on sort du Diamant en se disant que ce qu’il reste du carnavalesque pourrait bien ne pas se trouver où on le cherche.