«Nelligan»: le chant d’un poète

Quelle tristesse de voir quinze interprètes prisonniers d’un spectacle à ce point empesé, sans audace, totalement dénué d’inventivité.
Photo: Yves Renaud Quelle tristesse de voir quinze interprètes prisonniers d’un spectacle à ce point empesé, sans audace, totalement dénué d’inventivité.

Pour ses 30 ans, l’opéra de Michel Tremblay et d’André Gagnon méritait mieux que le sort qu’on lui réserve ces jours-ci entre les murs du Théâtre du Nouveau Monde. Alors que l’oeuvre inspirée de la vie d’Émile Nelligan est tout aussi riche et poignante qu’à sa création, l’écrin dans lequel le metteur en scène Normand Chouinard l’a déposée manque cruellement d’éclat.

Le premier deuil à faire, c’est celui des orchestrations, que ce soit celles de 1990 par Gagnon et Scott Price, qui font leur âge, mais ne sont certainement pas dénuées de panache, ou bien celles de 2005 par Gilles Ouellet, tout à fait sublimes dans la version concert produite par l’Orchestre symphonique de Montréal.

Soyons clairs : l’adaptation pour deux pianos et un violoncelle commandée à Anthony Rosankovic par l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en 2010 est adroite, rendant justice aux superbes mélodies de Gagnon, mais elle n’a tout simplement pas l’ampleur que l’oeuvre réclame.

Là où le bât blesse plus encore, c’est dans la relecture, terriblement conventionnelle, du décor aux éclairages en passant par les costumes. À vrai dire, il se déroule si peu de choses sur le plateau qu’on croirait que le mot « statique » a été forgé pour qualifier pareille représentation.

Quelle tristesse de voir quinze interprètes prisonniers d’un spectacle à ce point empesé, sans audace, totalement dénué d’inventivité. On a parfois l’impression que le capitaine du navire a oublié que certains des membres de sa distribution étaient toujours en scène.

Malgré tout, la beauté de la musique et la splendeur du chant offrent des moments de grâce. On savait que Kathleen Fortin serait bouleversante dans le rôle de la mère. Que Linda Sorgini serait parfaite dans celui de Françoise, une amie de la famille. Que Jean Maheux serait à même de traduire les moindres tourments du père Seers, le protecteur d’Émile. Mais on découvre avec bonheur le talent de Jean-François Poulin. Son incarnation de Charles, le complice du jeune poète, galvanisé par son séjour à Paris, va droit au coeur.

Dans les habits de Nelligan (vieux), Marc Hervieux est aussi inégal en ce qui concerne le jeu qu’inébranlable en ce qui a trait à la voix. Dans le rôle de Nelligan (jeune), qu’il campe pour la troisième fois, Dominique Côté est tout bonnement extraordinaire. Son timbre est si riche et son interprétation si juste qu’on s’étonne d’avoir encore le privilège d’entendre le baryton sur une scène québécoise.

Nelligan

Livret : Michel Tremblay. Musique : André Gagnon. Mise en scène : Normand Chouinard. Arrangements musicaux : Anthony Rosankovic. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 16 février. En tournée au Québec du 25 février au 20 mars.