Marie Brassard et la face cachée de la Beat Generation

Marie Brassard met en lumière des auteures occultées dans «Éclipse».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie Brassard met en lumière des auteures occultées dans «Éclipse».

Marie Brassard aime œuvrer avec des femmes. Des interprètes présentes sur scène aux écrivaines dont l’Histoire a effacé les voix, sa nouvelle création fait entendre leur parole. Créé moins d’un an après son soloIntroduction à la violence, à l’invitation du théâtre de Quat’Sous, le spectacle s’inscrit dans la continuité du travail de la metteuse en scène avec des actrices. « Ce fut une sorte de révélation pour moi quand j’ai monté La fureur de ce que je pense, en 2013, rappelle la créatrice. J’étais alors extrêmement nomade et je ne connaissais pas beaucoup les interprètes d’ici. Ç’a été une découverte. Mes collaboratrices étaient principalement des femmes. Et j’ai été très impressionnée par le bassin immense d’artistes intéressantes, intelligentes, créatives. »

Pour Éclipse, elle a réuni une distribution « formidable », composée de Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Ève Duranceau et Johanne Haberlin, qui a été très engagée dans l’élaboration du spectacle. Un acte de création essentiel pour l’artiste. « J’ai moins d’excitation à l’idée de monter un texte qui est déjà écrit, honnêtement. Même dans les occasions où ç’a été le cas (comme avec La vie utile d’Evelyne de la Chenelière), il y a toujours eu une grande implication créative. Et ça me touche beaucoup de voir des comédiennes qui ont le désir de créer, parce que je m’y reconnais. »

Éclipse tire son origine de la découverte par Marie Brassard d’un livre intitulé Women of the Beat Generation. Après Anaïs Nin, c’est beaucoup grâce à ce courant qu’elle-même a développé son amour de la littérature, à l’adolescence. Elle a dévoré avec passion les œuvres des Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg et compagnie. Mais en voyant ce titre, la créatrice a compris qu’elle ne s’était jamais demandé si le mouvement comprenait des femmes.

« Elles ont été éclipsées par les hommes, mais surtout par l’Histoire. Je ne pense pas qu’il y avait une volonté délibérée de [leurs confrères] de les éclipser. C’était l’époque, et le milieu était quand même machiste. Ces femmes étaient animées par le désir de se libérer de beaucoup de choses. C’est le début concret du mouvement de libération des femmes, après les suffragettes. Lorsque j’ai invité les actrices à plonger dans la lecture de ces auteures, on a ouvert une boîte de Pandore. Je m’attendais à découvrir trois ou quatre auteures. Mais j’ai découvert tout un monde. Et ça m’a choquée. Pourquoi la version de l’Histoire qui nous est racontée a-t-elle oblitéré les femmes de tout temps ? Il y avait de grandes écrivaines, des femmes très brillantes, engagées, dans la beat generation. Je suis fort émue par elles. »

Formant la « face cachée d’un mouvement », elles étaient une quinzaine d’auteures, mues elles aussi par « un grand amour du chaos et de la liberté, un désir de vivre des expériences, de vivre et d’écrire librement. » Des marginales, émancipées, qui ont mené des « existences extraordinaires, qui rêvaient d’aventure et de voyages, au même titre que les hommes dont on a tant entendu parler. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La metteure en scène Marie Brassard

Marie Brassard est aussi fascinée par l’incroyable actualité de leurs sujets d’écriture et de leurs revendications. « Elles avaient un discours non seulement lié au féminisme, mais aussi à la politique, à l’environnement. Ces femmes parlaient de la catastrophe qu’on est en train de vivre. Déjà, dans les années 1950 ! Elles étaient visionnaires. »

Place à l’écriture

La metteuse en scène et son quatuor d’interprètes se sont donc plongées dans leurs livres, ont visionné des films documentant l’Histoire de cette bohème littéraire. Au final, le spectacle n’est pas biographique, mais il laisse beaucoup de place à l’écriture de ces écrivaines méconnues, riche en soi. « On a essayé de donner un panorama assez vaste de leurs différentes paroles. » Il était aussi capital pour Marie Brassard de mettre en lumière ses comédiennes, « des créatrices intéressantes ». « C’est important qu’elles ne soient pas à leur tour éclipsées par un projet où je parle d’éclipse ! Alors, je rentre dans le spectacle avec une matière qui n’est pas l’écriture des auteures de la beat generation, mais des entrevues que j’ai faites avec les actrices. »

Un objet scénique qui s’annonce sobre, bien que très porté par la musique d’Alexander MacSween et soutenu par la recherche visuelle de toute l’équipe conceptrice. « On s’est beaucoup inspirés de la manière dont cette génération nous est présentée par les photos noir et blanc de l’époque. C’est aussi dans l’esprit de l’idée d’éclipse. Tout le spectacle va être en noir et blanc. »

Phénomène récurrent

« Je ne veux pas toutefois que les gens s’attendent à voir un spectacle où le cœur du sujet va être une analyse de leur écriture, ajoute Brassard. C’est le phénomène de l’éclipse qui m’intéresse aussi. » Cette occultation, qui paraît « presque un phénomène naturel » tant elle est récurrente, « où les réalisations des femmes sont toujours mises à l’arrière-plan, où l’histoire qu’on raconte ne les inclut pas. C’est très choquant. Tout au long de ce travail, je suis devenue de plus en plus sensible, non seulement à ces effacements des femmes dans l’art, mais aussi dans la science, la politique, tous les domaines en fait. Je suis ahurie par toutes les découvertes que j’ai faites, par toutes ces femmes complètement annihilées de l’Histoire, oubliées, comme si elles n’avaient pas existé. »

C’est très choquant. Tout au long de ce travail, je suis devenue de plus en plus sensible, non seulement à ces effacements des femmes dans l’art, mais aussi dans la science, la politique, tous les domaines en fait. Je suis ahurie par toutes les découvertes que j’ai faites, par toutes ces femmes complètement annihilées de l’Histoire, oubliées, comme si elles n’avaient pas existé.

Un phénomène complexe, note-t-elle. « C’est social, politique, ça se fait subrepticement, sans qu’on se rende vraiment compte que l’Histoire peut se raconter [autrement]. Ce sont des réflexes profondément ancrés en nous. Et en ceux qui écrivent l’Histoire. C’est important de les remettre en question. »

Si le Québec est une société « moins machiste que beaucoup d’autres », il reste encore du chemin à parcourir, estime la créatrice. « On a l’impression que l’Histoire se répète constamment. C’est pourquoi il est important de garder le mouvement féministe vivant et de rester vigilants. Aussitôt qu’on baisse la garde, c’est comme si on régressait. J’ai le sentiment que c’est probablement l’une des raisons, sans que ce soit complètement volontaire, pour lesquelles je travaille beaucoup avec des femmes. »

En attendant de parvenir « à nuancer un monde où l’homme blanc est à l’avant-plan (un cliché, mais une réalité) » et de pouvoir donc dépasser ces « distinctions de sexes, de races », Marie Brassard juge absolument nécessaire de « poser des gestes, même si parfois ça peut sembler artificiel, dans le but de rétablir un équilibre ».

Épatée par le filon qu’elle a découvert dans la portion féminine de la beat generation, la femme de théâtre n’exclut pas de poursuivre cette recherche, tant elle a ouvert la porte d’un sujet vaste et passionnant. « Éclipse n’est qu’un balbutiement de réflexion par rapport à leur travail. Mais j’espère que ce spectacle va donner envie aux gens de les lire. »

Éclipse

Avec Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Ève Duranceau et Johanne Haberlin. Une coproduction d’Infrarouge. Au théâtre de Quat’Sous du 21 janvier au 15 février.