Le retour aux sources d’Alain Deneault

Alain Deneault estime que les artistes occupent un espace laissé largement vacant par les universitaires.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alain Deneault estime que les artistes occupent un espace laissé largement vacant par les universitaires.

Son nom n’apparaît pas sur les marquises, mais l’essayiste Alain Deneault est étonnamment sollicité par le milieu scénique québécois. Dans les prochains mois, Montréal accueillera pas moins de trois spectacles inspirés par ses idées et ses écrits.

Sans compter les apparitions vidéo ou audio que le philosophe a faites dans des pièces, d’Extramoyen du Nouveau Théâtre Expérimental, en 2017, au récent Contre la suite du monde à La Chapelle. « Cela fait longtemps que des gens de théâtre m’abordent », constatait, lors d’un passage dans la métropole, le prolifique essayiste, qui enseigne à l’Université de Moncton et vient d’entamer cet automne chez Lux la publication d’une série, Les économies, visant à restituer ses usages polysémiques à cette notion.

Juste retour des choses, en un sens, puisque, à l’âge de 20 ans, en 1990, Deneault avait tenté d’être admis au programme d’écriture de l’École nationale de théâtre. « Et on m’avait reproché de faire un théâtre trop social ! On me trouvait d’arrière-garde, parce qu’on disait : “c’est fini, ce théâtre-là”. Je trouve amusant de voir que mes textes inspirent les artistes. »

Et c’est lors de sa formation en études théâtrales à la Sorbonne qu’il en est venu à s’intéresser à la philosophie. En s’y frottant aux textes d’Aristote, de Diderot ou de Brecht, l’étudiant a vite compris qu’il cherchait dans le théâtre « tout ce qui m’amenait à la philo ». Le philosophe considère également que l’essai et la conférence relèvent, d’une certaine façon, des arts. Pour lui, ce genre littéraire qu’est l’essai doit ainsi se soucier du style, lequel « donne implicitement au lecteur toutes les clés pour comprendre où [l’auteur] se situe par rapport à une question ». Quant à la conférence, qui comporte une adresse au public, « de l’émotion et une organisation du discours », il y voit un genre scénique à part entière.

Personne, ou presque, dans l’espace public ne porte un discours sur notre rapport à l’institution, sur le lien social, sur l’aliénation…

Le philosophe, dont les travaux ont aussi alimenté un roman graphique — Comment les paradis fiscaux ont ruiné mon petit-déjeuner, de François Samson-Dunlop — estime que les artistes occupent un espace laissé largement vacant par les universitaires. « Personne, ou presque, dans l’espace public ne porte un discours sur notre rapport à l’institution, sur le lien social, sur l’aliénation… » Tout en soulignant qu’il parle en termes de tendance (il s’en prend aux structures plutôt qu’aux individus, nuancera-t-il plus tard), le polémiste déplore que « les universitaires sont souvent plus occupés à obtenir des subventions — et à être surchargés de toutes sortes de tâches. De toute façon, ce n’est pas bien vu par les pairs de passer du temps à parler en société, plutôt que d’écrire des articles scientifiques pour leur communauté. Ce qui est triste, c’est de voir que les contribuables financent des travaux qui mériteraient d’être livrés d’une manière accessible au public. »

Brûlot

Que le théâtre utilise ses textes comme matériau ne surprend donc pas Alain Deneault — mais la quantité, oui. Le penseur ignorait même, avant que je lui en parle, l’existence de Coeur minéral, qui sera diffusée à l’Usine C, à la mi-mars, par une production suisse. Une pièce de Martin Bellemare nourrie notamment par le brûlot de l’essayiste, Noir Canada, sur l’industrie minière et « la complaisance des autorités canadiennes ».

L’éditeur a beau avoir cessé de rendre le livre disponible, en raison d’une entente à l’amiable « entre deux parties aux moyens absolument disproportionnés, les 5000 exemplaires qui ont été publiés, plus toutes sortes de versions pirates, circulent encore ». Et ses thèses continuent de vivre sous différentes formes. L’auteur estime d’ailleurs avoir gagné la bataille sur le plan de la pensée politique « puisque nos idées, qui existaient à peine avant que l’affaire n’éclate, sont désormais partagées », se réjouit-il.

Une conférence prononcée au Festival TransAmériques en 2017, Bande de colons — « la prémisse d’un livre qui n’est pas encore écrit » —, a même inspiré deux projets différents. Un toujours en ébauche par Alix Dufresne et Marc Béland, les créateurs de Hidden Paradise. Et la pièce Bande de bouffons, écrite par Jean-Philippe Lehoux, une « enquête bouffonne sur le thème de l’héritage colonial canadien » dit-on, que le Théâtre du Tandem s’apprête à créer dans certaines Maisons de la culture.

Deneault y expliquait que la nomenclature des classes sociales à l’européenne ne convient pas entièrement à nommer la « dynamique socio-historique » en Amérique. « Je pense qu’on a plutôt intérêt à se penser selon la hiérarchie colonisateur, colon, colonisé. En rappelant que les Québécois ne sont pas des colonisés, mais des colons prolétarisés. Le colon, c’est l’exécutant, le subalterne qui tire de menus avantages du projet colonialiste en faisant la basse besogne. »

Une position intermédiaire, donc, « très difficile à assumer du point de vue de la conscience, parce qu’il n’est pas vraiment le dominé, comme l’est l’Autochtone. Mais il n’est pas non plus l’actionnaire de sociétés ferroviaires. On est entre l’arbre et l’écorce, parce qu’on profite de la colonie sans en être vraiment responsables. C’est pourquoi on a de la difficulté à l’admettre et à le conceptualiser afin de s’en sortir et de façonner les choses autrement. »

Le corps

Reprenant en boucle une entrevue qu’il a accordée à Marie-France Bazzo sur les conséquences de l’évasion fiscale, Hidden Paradise sera repris en mai au Quat’Sous. Alain Deneault n’a pu voir qu’un premier volet de cette chorégraphie. « Ce que j’aime beaucoup, c’est qu’on y voit vraiment comment le corps participe de la pensée. Et à quel point recevoir un discours politique le travaille. Noam Chomsky dit : les poncifs passent tout droit. Mais il y a des discours, scandaleux, qui changent radicalement notre perspective, qu’on n’est pas prêts à recevoir. Et c’est dans le corps qu’on les encaisse. »

Lui-même n’a rien de l’intellectuel désincarné. « Moi, j’ai l’impression d’être très cérébral, mais on me dit que je suis émotif et que je gesticule beaucoup. En fait, c’est tout un corps qui pense. Sartre l’avait dit : la pensée commence avec l’émotion. Ça peut être de l’indignation, de la curiosité. Et prétendre tenter d’expurger la pensée des passions n’est pas lui rendre service. Je crois que c’est la raison pour laquelle j’ai cette écoute dans le milieu culturel plutôt qu’universitaire. En fait, les universitaires me disent que je suis trop artiste… »

Bande de bouffons
Texte : Jean-Philippe Lehoux. Mise en scène : Jacques Laroche. Création du Théâtre du Tandem. Dans plusieurs Maisons de la culture, du 17 janvier au 5 février.

Cœur minéral
Texte : Martin Bellemare. Mise en scène : Jérôme Richer. Production : Compagnie des Ombres. À l’Usine C, du 17 au 19 mars.

Hidden Paradise
Idéation et interprétation : Alix Dufresne et Marc Béland. Production : LA SERRE. Au Théâtre de Quat’Sous, du 13 au 23 mai.