Olivier Arteau, porteur de mémoire

Devant le foisonnement des enjeux qui caractérise notre époque, flot inquiétant d’idéologies contradictoires, le metteur en scène Olivier Arteau opte pour le rire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Devant le foisonnement des enjeux qui caractérise notre époque, flot inquiétant d’idéologies contradictoires, le metteur en scène Olivier Arteau opte pour le rire.

Je dois avouer que je ressens un certain vertige », confesse d’emblée Olivier Arteau. En effet, l’agenda hivernal de l’auteur, metteur en scène et comédien, diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2016, est fort bien rempli. En janvier, il amorce sa résidence à la salle Jean-Claude-Germain avec une nouvelle version de Made in Beautiful (La belle province), un spectacle qui sera aussi présenté à La Bordée en avril.

En février, à La Licorne, il jouera dans Hope Town, une pièce de Pascale Renaud-Hébert mise en scène par Marie-Hélène Gendreau. En mars, de retour au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, il mettra en scène Maurice, un texte d’Anne-Marie Olivier. Et pour couronner le tout, l’artiste enseignera pour la première fois cet hiver à l’École nationale de théâtre !

Recréation

Deux ans ont passé depuis la naissance de Made in Beautiful (La belle province) à Premier Acte, une période pendant laquelle l’auteur et metteur en scène a procédé à d’importantes modifications : « De manière générale, j’estime que la recréation est toujours plus pertinente que la création. Ça permet de voir plus clair, de laisser les mots et les idées se déposer. »

L’auteur n’hésite pas à parler d’une version 2.0, d’une véritable réécriture : « Je dois avoir jeté une bonne moitié de la première mouture. En deux ans, tant d’événements se sont produits, tant d’enjeux ont évolué qu’une actualisation était absolument nécessaire. Que l’oeuvre soit ainsi en mutation constante, je dois avouer que je trouve ça assez excitant. »

S’inscrivant dans une mouvance théâtrale que l’on pourrait qualifier d’historique, une tendance récurrente dans la maison dirigée par Sylvain Bélanger — pensons notamment à ColoniséEs d’Annick Lefebvre ou encore à Éden de Pascal Brullemans —, la pièce d’Olivier Arteau répond à un désir : « mieux comprendre d’où l’on vient ».

« Ma volonté, explique l’artiste qui a vu le jour en 1992, c’est d’explorer les combats dont nous sommes nés comme peuple, en quelque sorte de combler ce que je considère comme un manque dans la transmission intergénérationnelle de notre histoire. Pour y voir plus clair, j’ai souhaité m’interroger sur la notion de culture québécoise, et par le fait même sur l’évolution de concepts comme le nationalisme, le capitalisme, la fierté, la langue, la religion, le conservatisme, la mondialisation, la révolution… »

Je me souviens

Suivant une famille attachante — mais aussi dysfonctionnelle, faut-il le préciser ? — qui se réunit tous les 31 octobre pour fêter Halloween, la pièce évoque les vingt-cinq dernières années de l’histoire du Québec. C’est autour de Linda, la matriarche, que gravitent tous les autres personnages : sa mère, sa soeur (et son chum), son frère, sa cousine (et son conjoint), son mari (et son copain), et finalement sa fille (et sa blonde).

Maelstrom d’époques et d’événements, de costumes farfelus et de victuailles déconcertantes, de fraternité et de rivalité, de réjouissances et de coups durs, la pièce est une fresque, ou plus exactement une succession de tableaux, un imposant carnaval socio-historique où le grotesque et le sublime se côtoient, où l’intime et le politique se confondent, où les drames familiaux ont des résonances collectives.

Devant le foisonnement des enjeux qui caractérise notre époque, flot inquiétant d’idéologies contradictoires, le créateur opte pour le rire : « C’est ma manière de composer avec la multitude d’informations dont nous sommes constamment bombardés. À vrai dire, je ne pense pas avoir d’autres recours que l’autodérision. »

Le grand nombre de personnages autorise l’auteur à sortir de la retenue, du statu quo, voire du politiquement correct : « Le groupe met en place des antagonismes, bien entendu, mais il me permet également de rompre avec ma propre indécision. La famille fait entendre une multitude de points de vue, des propos tour à tour racistes, environnementalistes, homophobes ou féministes envers lesquels notre perception change au regard de l’époque. C’est peut-être aussi ma manière d’espérer plus d’indulgence à l’égard des quêtes individuelles de chacun. »

Dans une langue pour le moins vernaculaire, il est question du référendum de 1995, du bogue de l’an 2000, des événements du 11 septembre 2001, du mariage des conjoints de même sexe, de la crise financière de 2008, du Printemps érable, de la première élection de Justin Trudeau, du règne de Tinder, du mouvement #MeToo, de la crise climatique, de l’avortement, du bilinguisme, de l’homoparentalité… Pour éclairer le présent, l’auteur se permet aussi quelques brefs retours dans un passé plus lointain, d’abord celui des Filles du Roi, puis celui de la nuit des Longs Couteaux.

Un esprit de troupe

Comme c’était le cas pour la précédente création d’Arteau, Doggy dans Gravel, on peut s’attendre une fois de plus à un spectacle qui expose à un désordre hautement organisé, pour ne pas dire chorégraphié, une représentation qui fait la part belle au rythme et à la choralité.

Pour camper sur la modeste scène de la salle Jean-Claude Germain ce clan haut en couleur, on peut compter sur onze comédiens et comédiennes : Mustapha Aramis, Lé Aubin, David Bouchard, Ariel Charest, Gabriel Cloutier Tremblay, Sophie Dion, Marc-Antoine Marceau, Lucie M. Constantineau, Vincent Roy, Nathalie Séguin, Réjean Vallée.

« J’adore travailler avec beaucoup d’interprètes dans un espace restreint, explique le directeur du Théâtre Kata. En ce qui concerne le mode de création, la méthode, l’implication de chacun, ça permet de conserver quelque chose de familial, d’artisanal, un esprit de troupe auquel je tiens beaucoup. »

Soyons clairs, le metteur en scène n’est pas contre l’idée de travailler sur de vastes plateaux, comme il l’a d’ailleurs fait le printemps dernier en dirigeant Antigone au Trident : « Simplement, je trouve ça plus important de poursuivre ma mission auprès de ma famille artistique que d’agrandir le bateau à tout prix. »

Made in Beautiful (La belle province)

Texte et mise en scène : Olivier Arteau. Une création du Théâtre Kata. À la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 14 janvier au 1er février. À La Bordée du 14 avril au 9 mai.