Émile Nelligan, mythe national

La pièce se passe en 1941. Sur scène se croisent le vieux et le jeune Nelligan, interprétés par Marc Hervieux (à gauche) et Dominique Côté, qui ont l’occasion de reprendre ensemble des rôles créés en 2010 avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La pièce se passe en 1941. Sur scène se croisent le vieux et le jeune Nelligan, interprétés par Marc Hervieux (à gauche) et Dominique Côté, qui ont l’occasion de reprendre ensemble des rôles créés en 2010 avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal.

mile Nelligan, notre « poète maudit », est mort dans l’indifférence il y a 70 ans, après avoir été interné durant 42 ans. Nombreux auteurs, chercheurs et universitaires se sont depuis cassé les dents sur le « mythe Nelligan », essayant de faire des parallèles entre l’homme, l’œuvre et le devenir collectif des Québécois. La scène, elle, est restée plus loin du mythe : peu de spectacles font du poète leur sujet principal. Parmi celles-ci, on compte l’opéra romantique Nelligan, créé en 1990 sous l’impulsion du compositeur André Gagnon, qui a proposé à Michel Tremblay d’en écrire le livret.

Voici que le spectacle a droit à une nouvelle production au TNM, 30 ans après sa création, occasion parfaite pour faire le point sur la persistance du mythe. En s’inspirant notamment de la biographie de l’auteur écrite par Paul Wyczynski, Michel Tremblay ajoute sa pierre à l’édifice qui fait de Nelligan un être marginal, précurseur des hippies et des punks, complètement génial et rebelle. Plus grand que nature, Nelligan ? « Assurément ! C’est un artiste d’exception qui est né à la mauvaise époque. Aujourd’hui, on profiterait de son génie créatif vraiment longtemps et ça serait un beau fou comme on les aime », explique Marc Hervieux.

La pièce se passe en 1941, peu de temps avant la mort de l’auteur : après avoir reçu la visite d’un jeune professeur de littérature, Nelligan plonge dans ses souvenirs et se remémore les quelques mois qui ont précédé son internement. Sur scène se croisent le vieux et le jeune Nelligan, interprétés par Marc Hervieux et Dominique Côté, qui ont l’occasion de reprendre ensemble des rôles créés en 2010 avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marc Hervieux (assis) et Dominique Côté jouent le poète maudit au TNM, en abordant leurs rôles comme un devoir de mémoire.

La création du spectacle est un projet de passion pour les deux interprètes, à commencer par Marc Hervieux, qui joue au TNM pour la première fois : « J’ai toujours adoré Nelligan, raconte Hervieux. Au secondaire, je faisais plein de théâtre amateur, j’écrivais des pièces et j’avais préparé un petit spectacle à partir des poèmes de Nelligan que notre professeur de français (M. Clermont) nous avait fait lire. » Côté renchérit : « Petit, je m’identifiais déjà à Nelligan, même si je n’étais pas aussi tourmenté que lui ! J’étais à peu près le seul gars qui aimait la musique et ne voulait pas jouer au hockey. Son côté rejeté venait me chercher, sa mélancolie aussi. »

Normand Chouinard dirigeait déjà les ateliers de 2010 et 2012, mais l’œuvre n’a jamais été reprise dans son entièreté ou dans son format spectaculaire depuis la création. Si le texte n’a pas bougé, la musique a été réarrangée par Anthony Rosankovic pour la version de 2010, dans un processus qu’André Gagnon avait suivi de bout en bout, comme le raconte Marc Hervieux : « C’est une chance exceptionnelle qu’on n’a pas habituellement ; là, on peut continuer à faire évoluer l’œuvre et André [Gagnon] n’a jamais manqué une seule seconde de répétition. »

Avec ses nouveaux arrangements (deux pianos et un violoncelle), la production actuelle de Nelligan appelle un lieu plus intime, d’où l’intérêt pour les comédiens de jouer au TNM, certes un lieu imposant, mais qui crée une plus grande proximité qu’une salle monumentale d’opéra comme Wilfrid-Pelletier. Pour les interprètes, le spectacle permet de mettre en valeur leur jeu plus qu’à l’opéra : « C’est un opéra, mais hyper théâtral, avec un texte tellement important qu’il prime presque plus que la technique vocale, contrairement aux pièces classiques », explique Côté.

Petit, je m’identifiais déjà à Nelligan, même si je n’étais pas aussi tourmenté que lui ! J’étais à peu près le seul gars qui aimait la musique et ne voulait pas jouer au hockey. Son côté rejeté venait me chercher, sa mélancolie aussi. 

Même son de cloche pour Marc Hervieux : « Il y a des choses qu’on peut se permettre ici parce qu’avec la sonorisation, on n’a pas à valoriser la projection, ça permet plus de nuances. Et pour raconter cette histoire-là, c’est important pour moi de partager la scène avec des acteurs qui chantent plutôt que des chanteurs qui jouent. »

La vie de Nelligan en fait un mythe typiquement québécois, d’autant plus que son histoire familiale porte en elle plusieurs des enjeux névralgiques de notre imaginaire collectif, à commencer par la dualité linguistique (né d’une mère francophone et d’un père immigrant irlandais, Nelligan vit tiraillé entre ses deux origines). Pour Dominique Côté, le poète est une affaire nationale : « C’est notre seul poète maudit, il nous appartient. Je suis toujours plus touché par Nelligan que Verlaine ou Rimbaud, ça appartient à notre histoire et je m’y reconnais. »

C’est aussi pour cette raison que l’opéra créé par Gagnon et Tremblay occupe une place aussi importante aux yeux de Dominique Côté : « C’est un des très rares opéras qui est 100 % québécois : son sujet l’est, son auteur et son compositeur aussi (qui sont deux des plus grands de notre histoire dans leur domaine respectif). Je trouve que cette œuvre n’a pas eu la place qu’elle mérite dans notre histoire. »

Avec sa structure qui croise deux temporalités en tout temps sur la scène, Nelligan met en représentation la mémoire et l’histoire. « Je suis féru de savoir ce qui nous a créés, d’où on vient. J’ai envie de raconter notre histoire, de la même façon que j’ai envie qu’on me raconte celle des autres. C’est un devoir de mémoire, carrément », déclare Hervieux.

Nelligan

Livret : Michel Tremblay. Musique : André Gagnon. Arrangements musicaux : Anthony Rosankovic. Mise en scène : Normand Chouinard. Au théâtre du Nouveau Monde du 14 janvier au 15 février.