Denis Bernard, une histoire de résilience

Denis Bernard revient à  La Licorne, cette fois comme metteur en scène.
Valérian Mazataud Le Devoir Denis Bernard revient à La Licorne, cette fois comme metteur en scène.

Foi de Denis Bernard, il y a une (belle) vie après la direction artistique. De retour comme metteur en scène à La Licorne, le théâtre qu’il a quitté le printemps dernier, il a visiblement encore ses aises dans ce lieu dont il aura dirigé la rénovation durant une décennie « très intense ». Totalement serein par rapport à sa décision, Denis Bernard ne voulait toutefois pas couper complètement le lien la première année. Il voit cette mise en scène comme un « sas de décompression ».

Sinon, le créateur est en train de se « réapproprier » tous les autres théâtres. En tant que metteur en scène, mais aussi interprète. Le comédien va renouer avec le jeu la saison prochaine. Sur d’autres scènes. « La Licorne, je l’ai amenée où elle est aujourd’hui et j’en suis très fier, dit-il. Mais une autre histoire est commencée pour elle. »

L’ex-directeur revient avec la nouvelle pièce de l’Anglais Dennis Kelly, sorte d’auteur maison à La Licorne, où il a été joué plusieurs fois durant son directorat — pensons au puissant Orphelins, en 2013. Créée il y a deux ans au Royal Court Theatre de Londres, Les filles et les garçons (Girls & Boys) est une œuvre incontournable pour notre époque, estime Bernard. « Et elle a toutes les qualités : elle est évocatrice, dure ; elle nous transporte. On y rit beaucoup, ce qui est un hameçon extrêmement habile. »

Une femme brillante se raconte, sans fard : sa rencontre avec son amoureux, sa famille, sa progression dans le milieu de la production cinématographique. Elle se confie d’abord avec beaucoup d’humour, puis le récit bascule… On ne vous divulguera pas la révélation, qui survient au mitan de Girls & Boys. Disons toutefois que le metteur en scène s’avoue subjugué par la résilience et la lucidité de sa protagoniste. Et infiniment troublé par la question qu’y pose Dennis Kelly sur la violence, « qui plus est, la violence masculine ». Un sujet sur lequel l’auteur d’Après la fin réfléchit depuis des années dans son œuvre.

Pourquoi certains en viennent-ils à « s’extirper du monde » au point de pouvoir se laisser aller à cette pulsion violente ? « C’est une chose qui me fait terriblement peur, parce que ça veut dire qu’on côtoie des gens qui peuvent basculer. La vie est une marche sur une crête, et celle-ci est tellement étroite qu’on peut sombrer dans des crevasses. »

Pourquoi, historiquement, les hommes ont-ils « plus facilement accès à la violence » ? Traînent-ils encore des comportements ataviques de l’ère des chasseurs-cueilleurs ? Denis Bernard pose la question. « Parfois, je pense qu’on n’a pas tant évolué. Ça va prendre combien de #Metoo pour nous faire comprendre que si la fille dit non, tu laisses tomber ? Moi, ça me dépasse. »

S’il n’a pas de réponse, le créateur sait qu’il faut parler de ce problème de violence, y réfléchir en communauté. « Le théâtre sert à ça. Moi, la petite pierre que je peux [apporter], c’est Les filles et les garçons. Je vais au moins rendre ludique, sensible et extrêmement touchante cette histoire d’horreur. »

Pour ce faire, Bernard s’est entouré de plusieurs créatrices, de la traductrice Fanny Britt à Fanny Bloom, qui compose la musique. Il sera ainsi « one of the girls » pour créer ce soliloque privilégiant un point de vue féminin, mais « écrit par un homme et monté par un homme ». « Je pense que ça commence dans des actions comme ça », explique-t-il. Impensable, désormais, de monter cette pièce qui parle de contrôle et de place des femmes avec juste des mâles dans la production. « Il y a 15 ans, je n’aurais pas eu cette attention-là. Je suis très content de l’avoir aujourd’hui. »

One woman show

Une réplique de la pièce a donné au metteur en scène l’idée de la camper sur la scène d’un comedy club. « Ce texte est écrit comme un show d’humour. Je te jure, on va se croire au Théâtre Saint-Denis. » Si bien qu’on sera happé par la performance de la protagoniste, « son charme, sa lumière », affirme-t-il. La théâtralité de ce concept — une vision « beaucoup plus “fantaisiste”ˮ de cette œuvre » — rappelle son audacieuse lecture du célébré Coma Unplugged, en 2007. Une parenté qu’il ne réfute pas. « J’ai travaillé des années dans des clubs. C’est un terreau pour moi, ce rapport-là. C’est le rapport le plus humain et le plus direct au spectateur. »

Parfois, je pense qu’on n’a pas tant évolué. Ça va prendre combien de #Metoo pour nous faire comprendre que si la fille dit non, tu laisses tomber ?

Pour Denis Bernard, cette dimension est primordiale. « J’ai toujours refusé de voir le théâtre comme un objet muséal, un peu distancié, froid. [Il fait une pause.] Il faut que je reste poli, mais je le trouve “faiseux”, souvent. Je ne veux pas de ce théâtre-là. Je veux un théâtre qui va à la rencontre du spectateur. Ce principe de rencontre est toujours appliqué, pour moi, au théâtre. Et cette pièce s’y prête merveilleusement. »

Afin de capturer l’énergie frontale de ce type de lieu, il a suggéré à son interprète de visionner des femmes humoristes. Et il en cite certaines, « assez extraordinaires ». « Avant, c’était l’affaire des hommes, les clubs, le stand up. Et je trouve que c’est un magnifique pied de nez qu’elles font là : on est capables de prendre notre place, aussi. »

Et faire rire, bien sûr, contrôler une salle, est un pouvoir.

Solos

Après Des promesses, des promesses et OS La montagne blanche, le metteur en scène enfile ici son troisième solo successif. Un hasard, dit-il. Reste que le monologue condense dans une grande intimité ce qui représente la base du travail, pour lui : la direction d’acteurs. « J’ai une obsession pour le travail de l’interprète. »

Marilyn Castonguay s’est imposée pour le rôle. « C’est une actrice qui m’a toujours fortement impressionné. Elle représente exactement le type d’interprète que j’aime. Elle est humble dans le travail. » Elle est au service de ce que le metteur en scène nomme la « lente marche » vers un personnage, explique-t-il, tandis que la comédienne encensée traverse justement le hall de La Licorne…

D’autant plus que ce récit est narré avec une distance qui exclut totalement le pathos. « On ne peut pas jouer cette pièce dans l’émotivité. Et souvent, si l’acteur est engoncé dans son ego, dans son désir de performance, dès qu’il sent une corde émotive vibrer, au lieu de la retenir afin que le public soit ému, c’est lui qui va se mettre à brailler. C’est insupportable ! C’est le genre de pièce très dangereuse pour ça. Alors ça prend une actrice très humble par rapport à sa performance, qui va être davantage préoccupée par sa rencontre avec le spectateur. Marilyn comprend ce qui, pour moi, est essentiel dans le jeu : se battre contre soi-même. Elle est capable de se battre contre ses émotions, sans jamais verser dans l’épanchement. C’est brillant, ça. » 

Les filles et les garçons

Texte : Dennis Kelly. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Denis Bernard. Production : La Manufacture. À La Licorne, du 14 janvier au 22 février.