Monique Leyrac, le théâtre et le chant en une

Monique Leyrac de retour de Sopot, à la mairie de Montréal, pour signer le livre d'or, entourée de Dédé Gagnon, Gilles Vigneault, le comédien Jean Dalmain son mari, et Monsieur le maire.
Photo: photo@archives Leyrac Monique Leyrac de retour de Sopot, à la mairie de Montréal, pour signer le livre d'or, entourée de Dédé Gagnon, Gilles Vigneault, le comédien Jean Dalmain son mari, et Monsieur le maire.

Elle incarnait à la fois le théâtre et le chant, poussés à leur sommet dans un même spectacle. C’est elle qui a porté au monde la première les mots de Vigneault, de Léveillé et de Nelligan. C’est elle qui a d’abord prêté sa voix à Mon pays, de Vigneault, devant les foules en liesse des années 1960, et à travers la planète. Monique Leyrac, décédée dimanche à 91 ans, aura donné un formidable élan à la culture québécoise, là où elle l’a chantée. Très discrète depuis quelques décennies, elle s’était retirée dans la campagne de Sutton, où elle cultivait un jardin avec le même amour qu’elle mettait à polir des textes de chansons et des rôles de théâtre.

Pour le parolier Luc Plamondon, joint en Suisse, elle était la « plus grande et la première chanteuse québécoise ». Et pour lui, comme pour plusieurs autres, Monique Leyrac mériterait des funérailles nationales. « C’est la femme la plus libre que j’ai connue. C’était une femme complète », disait pour sa part Louise Forestier, qui se souvient avoir vu Monique Leyrac à 16 reprises dans L’opéra de quat’sous, de Bertolt Brecht, où elle partageait la scène avec Pauline Julien. « Elle était brillante, vraiment très brillante. »

Le pianiste Denis Larochelle se souvient notamment d’avoir accompagné Monique Leyrac dans les années 1970, alors qu’elle faisait la première partie du spectacle de Georges Brassens, au Bobino, ainsi que lorsqu’elle présentait son spectacle Nelligan, à l’Odéon de Paris. « En première partie de Brassens, elle chantait autant LaManikoutai et Mon pays, de Gilles Vigneault, que Le temps d’aimer, un texte que Luc Plamondon avait écrit pour elle sur une mélodie de Brahms », dit-il. « Elle m’a montré à écrire des textes, c’est elle qui m’a appris mon métier », ajoute Luc Plamondon.

Préférant vivre son deuil en privé, Gilles Vigneault s’est dit pour sa part « profondément attristé par ce départ et reconnaissant de cette voix si particulière qui a porté quelques-unes de ses chansons et LA chanson de manière si remarquable ».

L’amour de la langue française

Pour sa fille, Sophie Gironnay, directrice de la Maison de l’architecture du Québec, Monique Leyrac était une « interprète du texte », que ce soit au théâtre ou en chanson. « Le travail d’artiste de maman est né de son amour de la langue française », dit-elle. Elle partageait d’ailleurs cet amour du texte avec son conjoint de plusieurs décennies, le metteur en scène et comédien Jean Dalmain. « C’est elle qui a fait saisir la richesse de la culture québécoise dans sa dimension artistique », poursuit Sophie Gironnay. Cette culture québécoise, elle la fera vibrer un peu partout dans le monde, mais aussi d’un bout à l’autre du Canada.

Née Monique Tremblay, d’un milieu modeste de Montréal, Monique Leyrac dut quitter l’école à 13 ans, et travaillait en usine à 15 ans, comme le dévoile François Dompierre dans son livre Monique Leyrac, le roman d’une vie, paru l’an dernier aux Éditions La Presse. Très audacieuse et déterminée, la jeune Monique est autodidacte. Alors qu’elle travaille pour de riches industriels de Westmount, elle dévore dans leur bibliothèque la biographie de Sarah Bernhardt, qui lui inspirera beaucoup plus tard un spectacle, La divine Sarah, qu’elle présente en anglais et en français. À Montréal, elle fait son chemin vers le Faisan doré, où elle se produit aux côtés de Charles Aznavour, de Pierre Roche et de Jacques Normand, avant de partir pour l’Europe.

D’abord surtout intéressée par le théâtre, elle développe aussi sa voix et ses techniques de chant. Luc Plamondon raconte comment, à l’âge de 16 ans, alors qu’il était allé la voir chanter à Québec dans L’opéra de quat’sous, il hésitait entre écrire du théâtre ou des chansons. « Je me suis dit, c’est génial, c’est du théâtre avec de la chanson. […] Ma rencontre avec Monique a été capitale. » Dix ans plus tard, Monique Leyrac demande à Luc Plamondon de lui écrire des textes sur des airs classiques. « Elle voulait que j’écrive dix textes en trois mois, se souvient-il. J’en ai fait huit. J’écrivais la nuit. J’ai compris comment mettre des mots sur Tchaïkovski, Mozart, Beethoven. » Il en résulte notamment le magnifique C’est ici que je veux vivre, sur un thème de Villa-Lobos.

« Elle allait toujours vers l’exigence et la qualité en s’arrangeant pour que ça touche à l’estomac », poursuit sa fille.

Pour François Dompierre, Monique Leyrac a été l’une des premières à créer des spectacles où elle chantait un auteur d’un bout à l’autre. Plus tard, elle a été également précurseure des spectacles concepts. « En ce sens, elle préfigurait Robert Lepage. »

« Elle était très solide sur scène dans n’importe quelle situation, se souvient Denis Larochelle. Elle était très présente sur scène, et pouvait être très drôle dans ses transitions », dit-il.

Jean Marchand, qui a notamment accompagné Monique Leyrac dans le spectacle 1900 et dans un spectacle réunissant des chansons de Claude Léveillée, se souvient aussi d’une femme « formidablement concentrée ».

Vers l’âge de 60 ans, Monique Leyrac a décidé d’arrêter de chanter. La dernière production dans laquelle elle a joué est une pièce de Michel Marc Bouchard, Le voyage du couronnement, présentée au TNM en 1995.

« Elle disait ne pas aimer les vieilles chanteuses », dit Louise Forestier. Dans sa maison de Sutton, Monique Leyrac continuait de s’intéresser à l’histoire, à l’art, à la politique et à la nature.

François Dompierre dit avoir écrit Monique Leyrac, le roman d’une vie, pour que Monique Leyrac ne sombre pas dans l’oubli. « J’ai écrit ce livre pour que l’on se souvienne de ce qu’elle a fait, de sa carrière internationale. On parle aujourd’hui de Céline Dion, mais Barbra Streisand allait voir Monique Leyrac dans sa loge pour la féliciter. »