Parisien mais toujours bien québécois

Les pièces «Fauves» (photo) et «Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge» apportent une saveur québécoise aux planches parisiennes.
Photo: Alain Willaume Les pièces «Fauves» (photo) et «Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge» apportent une saveur québécoise aux planches parisiennes.

Retournons quelques mois en arrière ; nous voici au soleil à la place Gambetta de Paris, le 9 mai 2019. À quelques mètres de là, sur la scène de La Colline, théâtre national dirigé par Wajdi Mouawad, les comédiens québécois Gilles Renaud et Hugues Frenette jouent la relation tendue d’un père et son fils sur le point d’être bouleversée par des révélations troublantes. C’est la première de Fauves, où les colorations du français québécois résonnent puissamment parmi d’autres singulières modulations : le travail de Wajdi Mouawad s’articule de plus en plus autour de la réunion d’acteurs aux traditions de jeu contrastées, dans une heureuse dissonance vocale et une déconcertante dispersion des signes.

Six mois plus tard, rebelote. Dans Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge, une pièce coécrite par Mouawad et le chanteur Arthur H, la comédienne Marie-Josée Bastien brille particulièrement dans le rôle de Nancy, entre une québécitude assumée et des influences huronnes-wendates qui lui viennent de sa famille maternelle. La pièce sera à l’affiche de La Colline jusqu’au 29 décembre.

 

De ces deux spectacles, aucune représentation n’est prévue au Québec. Pourtant, même si la relation de Mouawad avec la patrie qui l’a vu naître comme artiste est tendue depuis l’affaire Cantat en 2011, les personnages québécois continuent de nourrir son imaginaire. Leurs intrigues se combinent naturellement à celles du Moyen-Orient et de l’Europe, comme Mouawad seul sait les imbriquer — il a été le pionnier d’une dramaturgie québécoise de plus en plus transculturelle et continue de l’être.

Cette année, davantage encore que dans la pièce Notre innocence en 2018, l’accent québécois est redevenu familier pour les spectateurs de La Colline, ainsi que pour une presse parisienne qui n’a pas manqué une occasion de souligner les interprétations senties des acteurs québécois — monstres d’émotion en comparaison de certains acteurs plus cérébraux avec lesquels travaille Mouawad.

« Pour moi, ça a été un vrai privilège d’avoir l’occasion de jouer avec Reina Kakudate, une comédienne japonaise à l’intensité fascinante, ou encore avec Lubna Azabal, une actrice à la présence très particulière », s’étonne encore Gilles Renaud. « Ça crée une troupe qui essaie de chercher l’homogénéité à travers plusieurs styles de jeu, poursuit-il. J’ai aussi senti de leur part une vraie curiosité au sujet de notre façon de jouer : les Québécois travaillent dans la rigueur, mais aussi dans la bonne humeur, avec beaucoup d’humour, et effectivement une plus grande sensibilité à l’émotion, au-delà du sens. »

Spirale tragique

Gilles Renaud, déjà rompu à l’univers mouawadien depuis sa marquante interprétation du père dans Littoral (1997), raconte avec émotion les quatre mois de création de Fauves à Paris, « dans des conditions exceptionnelles avec l’ensemble des concepteurs et des techniciens présents en salle de répétition en permanence ! ». La pièce, construite sur une narration typiquement mouawadienne qui enchaîne les tragédies familiales et les allers-retours dans le temps, a été un immense plaisir d’acteur, assure-t-il.

Les Québécois travaillent dans la rigueur, mais aussi dans la bonne humeur, avec beaucoup d’humour, et effectivement une plus grande sensibilité à l’émotion

D’ailleurs, en matière de retournements dramatiques et d’émotions extrêmes, Fauves est peut-être un sommet dans l’oeuvre de Mouawad. Des familles s’y révèlent meurtries par les secrets du passé ; des juifs et des Arabes y encaissent les affres de la guerre et nouent d’improbables et émouvantes amitiés à Montréal dans les années 1970 ; les chapitres se succèdent dans les larmes, l’inceste, les viols, les meurtres et les suicides. Mais, comme souvent chez Mouawad, cette enflure tragique et cette intrigue à tiroirs s’accompagnent de notes d’espoir, cette fois dans la figure d’un astronaute brisant le mauvais sort filial et dans l’image d’un monde neuf s’ouvrant aux hommes sur Mars.

« J’ai beaucoup aimé ce texte tout en spirales, assure Gilles Renaud. En particulier la première partie dans laquelle Wajdi tente un renouvellement de son écriture à travers des répétitions d’une même scène selon des angles légèrement différents. Même en restant fidèle à son style, il essaie toujours de nouvelles choses. »

Tragédie d’un rockeur en déclin

Dans sa loge de La Colline, Marie-Josée Bastien s’émerveille aussi du talent de chercheur de son ami Wajdi, lequel « essaie toujours de se chambouler, de changer de perspective, de se repositionner et de faire de nouvelles recherches ».

Dans Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge, il expérimente en effet une écriture plus réaliste, au risque d’être plus télévisuel. La collaboration avec l’auteur-compositeur-interprète Arthur H, dont ce spectacle constitue les premières armes au théâtre, a aussi mené Mouawad à des expériences chamaniques au Pérou, qui ont teinté la pièce d’une spiritualité exotique et lui ont donné une structure volontairement plus erratique.

Puis est apparue Nancy, un personnage québécois faisant la jonction entre tous ces mondes, dotée d’une truculence naturelle et d’un sens du pratico-pratique autant qu’elle est dominée par des origines huronnes-wendates ouvrant la porte à un mysticisme salvateur pour le chanteur populaire.

« Nancy est un personnage exubérant et complexe, plein de couches, dit la comédienne. J’ai puisé dans mon arbre généalogique pour imaginer avec Wajdi cette femme à la détermination de fer, qui agit comme catalyseur entre les cultures occidentales et autochtones. Pour moi qui n’ai pas souvent mis en avant dans mon travail artistique les origines huronnes-wendates de ma mère, c’est bouleversant de traiter de ça sur scène à Paris ! »