«Mort prématurée d’un chanteur populaire...»: vivre sa mort

La cohérence dans les thèmes n’a d’égale que celle de l’esthétique: grand plateau souvent nu sur lequel les corps s’unissent ou s’opposent, se dispersent ou s’affrontent.
Photo: Simon Gosselin La cohérence dans les thèmes n’a d’égale que celle de l’esthétique: grand plateau souvent nu sur lequel les corps s’unissent ou s’opposent, se dispersent ou s’affrontent.

Wajdi Mouawad présente ces jours-ci un quatrième spectacle écrit et mis en scène à La Colline, le théâtre qu’il dirige à Paris depuis 2016. Imaginée avec l’auteur-compositeur-interprète Arthur H, la tragicomédie à huit personnages s’intitule Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge.

Arthur H incarne Alice, un chanteur populaire qui s’est peu à peu éloigné des idéaux punk de sa jeunesse. À la fin de la cinquantaine, tiraillé par l’angoisse et les regrets, l’homme se sent « inondé de l’intérieur ». Pourtant bien entouré, professionnellement et personnellement, jouissant d’un succès enviable, le créateur expérimente ce qu’il est convenu d’appeler une perte de repères.

Si bien qu’il choisit de se « foutre en l’air », c’est-à-dire de faire croire à sa mort, de l’orchestrer, afin d’« enculer le système ». Une manière radicale de goûter à nouveau aux plaisirs de la subversion. Bien entendu, la supercherie ne durera pas éternellement. Les retombées de cette mise en scène un brin grotesque seront d’abord terribles, puis salvatrices.

En territoire connu

Pas de doute, nous sommes bien chez Mouawad. L’auteur continue de creuser les mêmes sillons : quête morale, spirituelle et identitaire dans un Occident où tout s’effrite, ou tout se marchande ; mais aussi blessures de l’exil et ravages de la guerre, du conflit israélo-palestinien aux attentats du 13 novembre en France en passant par le génocide arménien. À cela s’ajoute de manière plus flagrante qu’auparavant une préoccupation environnementale.

La cohérence dans les thèmes n’a d’égale que celle de l’esthétique : grand plateau souvent nu sur lequel les corps s’unissent ou s’opposent, se dispersent ou s’affrontent. Parfois quelques meubles, comme des compromis momentanés. Et quelques dialogues à l’avant-scène, obligeant les corps à plus de proximité. Sans oublier la pluie, qui s’abat magnifiquement, comme un signe avant-coureur de la catastrophe naturelle qui guette, de l’inondation qui menace.

Malheureusement, l’auteur continue aussi de donner dans les formules sentencieuses et les parallèles appuyés, d’avoir recours aux envolées lyriques pleines de bons sentiments et aux ressorts épuisés du mélodrame. Ça fait partie du forfait, pourrait-on dire.

Galerie de personnages

Dans cette aventure rocambolesque de 3 h 30, toujours enlevante, certains protagonistes sont particulièrement attachants. À commencer par le héros, un homme brisé qu’Arthur H incarne avec une désinvolture crispée qui sied parfaitement au personnage.

Fascinante, Isabelle Lafon est Diesel, la fidèle attachée de presse écartelée entre sa propre vie et celle de l’artiste qu’elle représente, entre son drame personnel et la crise existentielle de son protégé. Patrick Le Mauff est désopilant dans les habits de Faustin, l’ancien agent, celui qui va inciter le héros à renouer avec ses anciennes convictions. Quant à Marie-Josée Bastien, n’ayons pas peur d’affirmer qu’elle vole tout simplement la vedette.

Dans le rôle de Nancy, québécoise et autochtone, une femme entière et un peu fêlée, non seulement la comédienne de la Vieille Capitale est truculente, mais elle permet à la représentation de rompre avec le réalisme pour épouser pleinement le symbolisme. Dans la cérémonie de guérison qu’elle préside, où des oiseaux dévorent la mort qui subsiste dans les entrailles du ressuscité, le théâtre reprend magnifiquement ses droits.


Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad. À La Colline jusqu’au 29 décembre, puis en tournée française en mars et en avril 2020.