Dans les yeux de Michel Mpambara

L’humoriste Michel Mpambara fait un retour après 15 ans d’absence.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’humoriste Michel Mpambara fait un retour après 15 ans d’absence.

« Je trouve qu’il y a trop de Blancs au Québec », laissait tomber Michel Mpambara dans son premier et seul spectacle. « Vous ne trouvez pas, vous ? Je sais que vous, vous êtes habitués à ça. Mais pour moi, c’est pas facile… Quand j’allume la télé, je vois des Blancs ; je vais à l’épicerie, je vois des Blancs ; je viens ici [sur scène], je vois des Blancs. Même ma petite-amie est blanche. Je suis tanné. »

Cela fera vingt ans en 2020 que ce spectacle à la fois caricatural et trop vrai, bienveillant et impitoyable, loufoque et grave prenait la route des salles de la province. Un spectacle au titre explosivement caustique, Y a trop de blanc au Québec, que son auteur dédouanait jadis en pointant l’absence de « s » à la fin du mot blanc, et en prétextant que c’est de la trop grande quantité de neige — blanche — dont il se plaignait.

Le propos des monologues, lui, renvoyait pourtant la majorité blanche et francophone à sa propre hypocrisie et à sa vision tordue par les médias de l’Afrique, bien que Mpambara y chantait aussi la quiétude prévalant au Québec.

Vingt ans : l’occasion était trop belle, à l’aube du gala Les Olivier de dimanche soir, de dresser un bilan des deux dernières décennies en humour québécois avec celui qui, après un passage à vide, continue de participer à des soirées comiques et de donner des conférences sur la santé mentale, tout en planchant sur un second spectacle, « parce que contrairement au monde du sport, en humour, t’es pas obligé d’arrêter à 40 ans ».

Pas encore assez d’ouverture

Alors, dis, Michel, trouves-tu toujours qu’il y a trop de Blancs dans ta télé ? L’écosystème du rire québécois est-il le berceau d’une plus grande diversité ? « De un, je n’ai plus de télé ! » répond du tac au tac un Mpambara surexcité qui, à 46 ans, passe d’une idée à l’autre avec la même frénétique intensité que dans sa prime vingtaine. « Mais c’est sûr qu’il y a plus de diversité ; tu me traiterais de fou si je répondais non. »

Parmi les nommés du 21e gala Les Olivier, seuls deux artistes (Mehdi Bousaidan et Mariana Mazza) incarnent ce qu’on pourrait appeler la diversité (au sens large), lui fait-on remarquer. « C’est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup, mais plein d’humoristes [issus de l’immigration, ou dont les parents le sont] prennent leur place sans attendre qu’on la leur donne, et la business, même si elle n’est pas plus gentille qu’avant, comprend qu’il y a de l’argent à faire en s’ouvrant davantage. »

« Mais dire Y a trop de blanc au Québec, c’était bien plus difficile à l’époque que ce le serait maintenant », précise le vétéran, en se souvenant comment il n’était pas rare qu’au moment de déclarer ironiquement « Je suis raciste » au début de son spectacle, un membre du public réplique, sans ironie : « Moi aussi, je suis raciste ! »

Les minorités audibles, elles, demeurent cependant rarissimes. « C’est ce que j’ai le plus apprécié quand j’ai commencé : on m’a accepté avec mon accent », confie le Rwandais de racines, ayant grandi au Burundi. Il a 17 ans lorsque sa famille s’installe à Québec.

« La gaffe que j’ai faite, c’est de ne pas aider mes amis noirs à entrer dans le milieu, même s’ils étaient tous plus drôles que moi. On me disait : “Pourquoi tu mettrais en péril ta position en aidant les autres ?” Quand j’ai tourné dans Comment conquérir l’Amérique en une nuit, Dany Laferrière [qui réalisait son premier film] me disait : “As-tu vu ? Le producteur est encore blanc, mais les acteurs sont noirs, le réalisateur est noir.” Il faut s’aider, parce qu’il y a des gens dans le milieu qui pensent qu’un seul Noir en humour au Québec, ce serait assez ! »

Du théâtre à l’humour

C’est dans un cours de théâtre à l’Université Laval — Théâtre et provocation — que Michel Mpambara écrit son premier numéro d’humour intitulé « Je suis raciste ». Il répondait ainsi au conseil d’un professeur du Conservatoire d’art dramatique de Québec qui lui avait lancé, après qu’il y eut joué en audition une scène tirée d’Hosanna de Michel Tremblay : « Les rôles de Tremblay, c’est fait pour les Tremblay, pas pour les Mpambara. Si tu veux jouer, tu dois toi-même t’écrire quelque chose. »

« Mais ce n’était pas raciste comme remarque », précise Michel, qui rêve d’ailleurs toujours d’un jour revêtir le costume de Cléopâtre du travesti Hosanna. « Le prof, c’était un Argentin, un immigrant, il m’a dit la réalité, il me parlait de son expérience : “T’auras pas de chance au théâtre avec ton accent”. »

C’est donc avec une perspective théâtrale que Michel Mpambara arrive à l’humour, contrairement à la majorité des jeunes recrues actuelles du rire, biberonnées au stand-up à l’américaine, où l’interaction avec le public et un ratio gag par minute élevé priment parfois l’élaboration d’une dramaturgie ou d’un réel discours.

« J’ai l’impression que plus l’humour appartient aux producteurs, plus ce qui compte, c’est de simplement divertir les gens et let’s make money, regrette Mpambara. Alors que moi, je ne veux plus être là que pour divertir, je ne veux pas faire juste des numéros qui amusent. Je veux aller là où ça fait mal. »

Entre art et divertissement

« Bon, je vais vous raconter comment je me suis intégré. Un soir, je voulais faire comme tout le monde ici, je voulais me suicider. C’est tellement populaire au Québec, je me suis dit : “Il doit y avoir quelque chose là, il faudrait bien que j’essaye ça au moins une fois dans ma vie !” » confiait — encore une fois ironiquement — Michel Mpambara dans Y a trop de blanc au Québec, un passage d’une douloureuse noirceur, offert à une époque où le sensible sujet de la santé mentale appartenait encore aux tabous.

De santé mentale  il est désormais beaucoup question sur les scènes québécoises. C’était là, dans le spectacle Noir de Mike Ward (nommé entre autres dans la catégorie du spectacle de l’année aux Oliviers) et ce l’est souvent au micro du What’s up podcast de Jerr Allain (nommé dans la catégorie du podcast humoristique de l’année). Ce qui réjouit évidemment Michel Mpambara, porte-parole de Bell cause pour la cause depuis 2011.

« Le rire devrait servir à se distancier du drame. Ça me rappelle Wajdi Mouawad. Denise Bombardier lui demandait en entrevue [Michel imite le ton ampoulé de l’animatrice] : “Quelle est la différence entre l’art et le divertissement ?” Wajdi répondait : “Quand tu vas à La Ronde [Michel se lève et imite, en poussant toutes sortes d’onomatopées, un passager d’une montagne russe], ça, c’est du divertissement. Si tu vas voir un show et que ça te fait réfléchir par toi-même, après le show, ça, c’est de l’art.” Et l’humour est là, quelque part entre les deux. »

Le triomphe après le revers pour Mike Ward?

La sympathie du public pour les déboires de Mike Ward lui permettra-t-elle de repartir du gala Les Olivier avec l’Olivier de l’année — un vote populaire — comme ce fut le cas en 2016, lorsqu’un numéro qu’il devait présenter avec Guy Nantel était torpillé à quelques jours de la soirée ? L’humoriste, qui perdait la semaine dernière son appel dans l’affaire l’opposant à Jérémy Gabriel et à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, compte du moins parmi les favoris avec quatre mentions, à l’instar de Julien Lacroix et Marie-Lyne Joncas. Le sympathique (mais plutôt inoffensif) duo de Pierre Hébert et Philippe Laprise est de retour à l’animation. À suivre dimanche sur les ondes de Radio-Canada, à 20 h.