«887»: l’art de raconter

Chaque élément et chaque trouvaille scénique se révèlent au service des images à faire naître à mesure que le comédien creuse sa mémoire.
Photo: Eric Labbé Chaque élément et chaque trouvaille scénique se révèlent au service des images à faire naître à mesure que le comédien creuse sa mémoire.

Depuis sa création en 2015, le 887 de Robert Lepage a sillonné le globe, son interprète passant du français à l’anglais pour livrer cette plongée intime au coeur de son enfance et de l’histoire québécoise. Le spectacle, enfin, se pose au Diamant.

Si la formule présentée pour la première fois dans le nouveau lieu de diffusion reprend à l’identique celle qu’accueillait, notamment, le Trident il y a trois ans, une qualité de ce récit intime continue de frapper tout autant : l’art de raconter. Sur ce point, il faut d’abord souligner la présence sur scène du comédien. Travesti en conférencier, Lepage tient son texte et son audience avec aplomb, jouant aussi aisément de l’humour que du grave.

Cet art de raconter, cependant, tient aussi à la liberté prise par l’auteur dans la construction narrative. Partant d’un vécu traumatique — l’incapacité de mémoriser le fameux Speak White de Michèle Lalonde —, le projet devient une enquête qui explore le passé à tâtons. Laissant derrière les cadres du récit, le spectacle vogue ainsi de souvenir en souvenir ; ce qui aurait le danger de demeurer un collage apparaît pourtant si soudé qu’aucune prise n’est laissée au décrochage.

L’inventivité de l’écriture scénique — Lepage déployant comme rarement son amour de la miniature — concourt tout autant à cette qualité. L’élément le plus perceptible est évidemment ce bloc central qui reproduit le 887 de l’avenue Murray, où a grandi l’homme de théâtre. La structure multiplie les ingéniosités, faisant apparaître ici la famille, là les voisins ; puis elle pivote ou se déplie, ouvrant sur un nouvel espace de jeu, qui devient ici le logement d’un homme exposant avec générosité son manque d’humilité, là le casse-croûte fréquenté par le père, qui, lui, n’en manquait pas.

La puissance d’évocation

Photos d’archive ou tableaux historiques, extraits vidéo ou diagrammes : chaque élément et chaque trouvaille scénique — c’est l’un des points les plus notables — se révèlent au service des images à faire naître à mesure que le comédien creuse sa mémoire, rappelant au passage le contexte social de sa jeunesse, puis les événements politiques ayant marqué la Révolution tranquille.

Le tout sous les auspices de transitions à l’efficacité redoutable, qui concourent au caractère engageant de la narration : pas de fil net, ici ; seulement des souvenirs épars, enfilés apparemment à bâtons rompus — c’est dire que le travail d’échafaudage demeure parfaitement invisible, derrière un objet artistique à l’unité achevée. Car ce qui s’impose surtout, en fin de compte, tient à la grande cohérence de l’ensemble, et à la profondeur qui finit par s’en dégager.

Livré avec sincérité, le vécu intime s’avère une étonnante porte d’entrée pour moult événements fondateurs du Québec moderne. La visite de la reine Élisabeth II en 1964 et le Samedi de la matraque, la visite du général de Gaule et l’apparition du FLQ : quelques remarques choisies nous transportent au coeur sensible de ces événements, dans une quête des origines où la petite histoire et la grande partagent un seul terrain.

L’étendue du voyage et sa puissance d’évocation, déployée sans relâche sur deux heures, concourent à cette impression, à la chute du rideau, que 887 marque un sommet dans la mise à profit des qualités de conteur de Lepage.

Après Les sept branches de la rivière Ōta,qui ouvrait la saison inaugurale du Diamant en septembre, ce solo du dramaturge, programmé pour pas moins de 29 représentations, donne à l’institution une stature des plus enviables.

887

Texte, conception, mise en scène et interprétation : Robert Lepage. Une production d’Ex Machina. Au Diamant jusqu’au 21 décembre.