Le Côte-des-Neiges d’Ariel Ifergan

Ariel Ifergan, qui a vécu 26 ans dans Côte-des-Neiges, y voit un quartier plein d’espoir malgré les défis qui sont les siens, comme la pauvreté. «Il y a là beaucoup de gens en transit.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ariel Ifergan, qui a vécu 26 ans dans Côte-des-Neiges, y voit un quartier plein d’espoir malgré les défis qui sont les siens, comme la pauvreté. «Il y a là beaucoup de gens en transit.»

Ariel Ifergan s’en targue lui-même avec humour : il n’y a sans doute pas de plus emblématique représentant de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce (CDN-NDG) que lui. Sans la rencontre de ses géniteurs à la frontière de ces deux quartiers montréalais — plus précisément, à un arrêt d’autobus, coin Décarie et Côte-Saint-Luc —, le comédien ne serait pas de ce monde. Son père, un Israélien né au Maroc, et sa mère, une Française, étaient tous deux de passage dans la métropole québécoise, possiblement seulement pour une année. Ils ont plutôt pris racine ici. « Pour mes parents, ça ne faisait pas de doute que leur histoire a fonctionné parce qu’ils se sont rencontrés dans un nouvel endroit, plutôt que sur le territoire de l’un ou de l’autre. Ils repartaient sur une nouvelle base. Et Montréal, c’est beaucoup ça, je trouve. »

La cinquième édition de Foirée montréalaise, ce chaleureux spectacle-party des Fêtes à La Licorne qui mixte contes, musique et souvenirs « géolocalisés » de ses créateurs, rend donc hommage à l’arrondissement qu’on dit le plus populeux de la ville. Et l’un des plus cosmopolites. Ariel Ifergan, qui a vécu 26 ans dans Côte-des-Neiges, y voit un quartier plein d’espoir malgré les défis qui sont les siens, comme la pauvreté. « Il y a là beaucoup de gens en transit, qui sont en train de relancer un nouveau plan de vie. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Le coin abrite une large concentration de gros hôpitaux et d’établissements d’enseignement. Notamment, comme l’a expliqué un urbaniste aux artistes de la production, parce qu’« à une certaine époque, c’était la banlieue de Montréal », donc une réserve d’air pur. « Les hôpitaux et les écoles, ce ne sont pas des endroits anodins, ajoute Ifergan. Ce sont des lieux d’espoir, de transition, de moments importants. »

Pour nourrir son texte de Foirée, l’auteur-interprète s’est inspiré de son adolescence « assez remuante », des promenades avec le chien (ce qui force à arpenter longuement les rues d’un quartier…) et de toutes les rencontres qu’on peut faire à cette occasion. Le spectacle joue sur la ligne, qu’Ariel Ifergan affectionne beaucoup, entre fiction et autobiographie. « Alors mon texte est plein d’éléments vrais, qui sont arrivés, soit à moi, soit à des amis, et que j’ai mélangés dans un blender fictionnel pour en faire une histoire. J’aime beaucoup cette zone-là. Et de la façon dont je joue le texte, j’ai un personnage. »

L’acteur n’est pas étranger à l’écriture, ayant pris la plume pour six productions jusqu’à maintenant.

En 2007, il cosignait notamment, avec Anne Millaire, Z comme Zadig. Une adaptation, fort bien accueillie, du conte de Voltaire, où Ifergan interprétait aussi tous les rôles.

Année sportive

Au théâtre, Ariel Ifergan vient de vivre une belle année, très « sportive » (« c’est vraiment grisant de jouer autant, mais il faut être très strict [dans son régime de vie] »), enchaînant Oslo chez Jean-Duceppe, Fanny et Alexandreau théâtre Denise-Pelletier et La maison aux 67 langues à La Licorne.

Formé à l’UQAM il y a exactement vingt ans, le comédien aura touché un peu à tout, dont à la mise en scène (particulièrement au Centre Segal) et à un peu d’enseignement, ayant toujours travaillé à temps plein dans son domaine, se réjouit-il.

Son identité sépharade n’a pas été un frein, répond le très affable artiste lorsque je lui pose la question. « Au niveau professionnel, tout le monde a des défis ! Parfois, c’est [notre type d’emploi], parfois c’est l’identité. Moi, j’ai toujours eu énormément de travail. Il y a eu des défis dans ma carrière. Est-ce qu’ils sont dus à ça ? Peut-être. Mais si j’avais été quelqu’un d’autre, il y aurait eu des défis différents. »

L’interprète, qu’on a pu voir dans Ruptures, Alerte Amber ou Cerebrum, constate néanmoins des changements quant aux rôles qui lui sont offerts au petit écran. « Récemment, j’ai eu des personnages où on n’a même pas abordé le sujet de mon accent. » Il cite en exemple un travailleur de la construction, dont on devine qu’il a des origines étrangères, mais sans que ça définisse le rôle.

Une évolution très positive. Ariel Ifergan voit aussi une mutation au théâtre, tout en regrettant qu’actuellement, il y ait une « petite crispation. Certains diront qu’elle est nécessaire pour vraiment passer à l’étape suivante ». Lui pense, et espère, plutôt que la situation « va finir par se détendre un peu. Dans le sens qu’il y a des gens, pleins de bonnes intentions, qui veulent faire avancer les choses, veulent plus d’égalité par rapport à la diversité. Certains le font de façon adroite et harmonieuse. Et c’est merveilleux. Parfois c’est fait de façon un peu grinçante. C’est moins mon style ».

En fait, ironiquement, en raison de son physique méditerranéen, le Montréalais juif a beaucoup joué de personnages arabes au cours de sa carrière. Dans La maison aux 67 langues — produite par la compagnie qu’il a cofondée en 2003, Les Productions Pas de Panique —, pièce sur le conflit en Israël, il campait ainsi un Palestinien… Comme dans le téléroman Virginie, de 2006 à 2010. Une proximité qu’il explique par ses origines sépharades du Maroc. « C’est sûr qu’au niveau culturel, je suis mille fois plus proche d’un Maghrébin que d’un Juif polonais. On est des Méditerranéens. »

Si cela a donné lieu à des situations « vraiment cocasses » (« je pense que la confusion — est-il musulman, juif ? — est demeurée pendant longtemps dans l’esprit de certains producteurs »), la situation ne l’a jamais dérangé. « Au contraire, je suis toujours flatté. C’est sûr que parfois, c’était délicat. J’étais inquiet avant de recevoir tel texte. Mais ça s’est toujours bien passé. » C’est le sens global de l’œuvre qui lui importe. Le respect.

Est-ce que ça facilite la compréhension de l’autre, de se mettre dans sa peau ? Ariel Ifergan pense que oui. Un exercice obligé chez les comédiens, qui ne peuvent pas juger leur personnage. « Une chose est sûre, ça aide à ne pas voir les choses en noir et blanc. Et malheureusement, ce qui m’inquiète, c’est ça, la tendance… »

Foirée montréalaise

Textes : Pascal Contamine, Isabel Dos Santos, Ariel Ifergan, Louis-Dominique Lavigne, Joël Nawej, Julie Renault-Roy, Andréanne Théberge, Davyd Tousignant. Contribution à l’écriture : Karine Cousineau et Emmanuel Schwartz. Mise en scène : Martin Desgagné. Direction artistique : Yvan Bienvenue. Une production du Théâtre Urbi et Orbi. À La Licorne, du 3 au 21 décembre.