«Éden»: à la vie, à la mort

Dans la pièce «Éden» de Pascal Brullemans, on voit deux êtres inventer leurs existences, respectives et communes, mais aussi leurs carrières artistiques.
Photo: Valérie Remise Dans la pièce «Éden» de Pascal Brullemans, on voit deux êtres inventer leurs existences, respectives et communes, mais aussi leurs carrières artistiques.

« L’engagement est-il un geste héroïque, un conditionnement social ou le signe d’une dépendance affective sévère ? » Cette question épineuse à propos de la vie à deux, c’est l’auteur (et pour la première fois metteur en scène) Pascal Brullemans qui se la pose. Son spectacle, Éden, présenté ces jours-ci à la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, apporte quelques éléments de réponse.

Après Beauté, chaleur et mort, où il était question de la mort d’un enfant, bouleversante mise à l’épreuve d’un couple et d’une famille, un spectacle élaboré et défendu en 2011 avec sa complice la metteuse en scène Nini Bélanger, Brullemans s’aventure à nouveau sur le territoire de l’intime en orchestrant cette fois d’irrésistibles scènes de la vie conjugale. En injectant de la fiction dans le réel, le sien aussi bien que celui de ses extraordinaires comédiens, Émilie Gilbert et Justin Laramée, amoureux à la ville comme à la scène, le créateur parvient à évoquer en 90 minutes trois décennies de vie commune.

Entre la première rencontre et les derniers adieux, il y aura le désir et la passion, la création et la procréation, l’ébriété et la parentalité, les compromis et les infidélités, les cadeaux de la vie et les ironies du sort, en somme la magie et le quotidien, mais toujours, la solidarité ; serait-ce ce qu’on appelle de l’amour ?

Autour d’un lit, face à un miroir ou à l’objectif d’une caméra, en toute complicité avec le public et dans une admirable économie de moyens, les interprètes offrent des vignettes d’une vie à deux. Dans ces instantanés, on voit deux êtres inventer leurs existences, respectives et communes, mais aussi leurs carrières artistiques.

Narrateur omniscient

Dans le rôle du narrateur omniscient, Dany Boudreault est tout simplement délicieux, et essentiel. D’abord, avec une ironie certaine, il évoque les faits saillants des 30 dernières années, commente l’actualité au sein de laquelle l’histoire d’amour se déroule. Puis, dans un savant mélange de sarcasme et d’empathie, le comédien accompagne l’action, la structure, la nuance. Il lui arrive même de confronter Justin et Émilie à leurs mensonges et à leurs contradictions. Tout en étant manifestement la caution LGBTQ et sociopolitique du spectacle, le personnage est assez lucide pour reconnaître et critiquer cette réalité sur scène.

La vive authenticité du portrait tient bien entendu à son caractère documentaire et autofictionnel, mais plus encore au fait que les dialogues sont toujours déposés sur la corde raide entre légèreté et gravité, qu’ils puisent au comique aussi bien qu’au tragique, qu’ils témoignent d’une profonde tendresse aussi bien que d’une redoutable dérision. Ainsi, c’est à regret qu’on quitte ces êtres dont l’humanité va droit au coeur, des amoureux comme les autres, c’est-à-dire fantastiques.

Éden

Texte et mise en scène : Pascal Brullemans. Une production du collectif Petits Lapins. À la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 7 décembre.