«Migraaaants»: discours de manipulation

Le spectacle dirigé par Margarita Herrera Dominguez met en exergue une dimension grotesque, avec ces personnages qui camouflent des costumes clownesques sous leurs vêtements.
Photo: Juan David Padilla Le spectacle dirigé par Margarita Herrera Dominguez met en exergue une dimension grotesque, avec ces personnages qui camouflent des costumes clownesques sous leurs vêtements.

Ce n’est pas la première fois que l’auteur de La femme comme champ de bataille, renommée pièce sur le viol durant la guerre en Bosnie, s’empare d’une actualité tragique. Ayant lui-même obtenu jadis l’asile politique en France, Mateï Visniec abordait de plein fouet la crise migratoire dans cette oeuvre grinçante créée en 2016.

Dans Migraaaants, une succession de tableaux présente différentes facettes de cet enjeu, nous promenant ainsi de passeurs qui veulent « délester » un bateau dangereusement surchargé de 13 clandestins à une île de l’Union européenne où vont s’échouer nombre de corps noyés. Le dramaturge d’origine roumaine y manie aussi l’absurde et l’humour noir pour exposer la cruauté des situations vécues par les migrants ou l’hypocrisie de ceux qui les utilisent.

Quelques scènes satiriques rappellent que ce drame humain est aussi un business, dont certains profitent sans scrupules, de tous les côtés de la frontière. Témoins ces vendeurs qui font joyeusement la publicité de leurs produits au « salon des technologies anti-immigrants »…

C’est la forme qu’empruntent plusieurs de ces situations : celle d’un discours de vente ou de persuasion. On y voit le boniment, enrobé de prétendues bonnes intentions des trafiquants pour convaincre les populations désespérées d’expédier leurs enfants en Occident. Encore pire, les arguments d’un sinistre personnage pour persuader une jeune réfugiée de vendre un rein afin de financer sa venue en Angleterre.

Ou alors le discours du président dénué d’humanité d’un pays européen, que vient aseptiser sa cynique conseillère afin de le rendre acceptable pour la rectitude politique — ce « système de barbelés mental » qui permet de donner des leçons tout en n’apportant aucune solution (on paraphrase). Bref, Migraaaants met en lumière une entreprise de manipulation chez différentes parties. La pièce illustre la complexité de l’enjeu, alors que la tentation du simplisme nous guette tant…

Sauf exception, le spectacle présenté à la petite salle du théâtre Prospero ne nomme ni pays ni culture, dans un souci d’universalité — ce qu’accentue le blind casting [qui veut que la distribution des acteurs ait une origine ethnique qui ne correspond pas à ce qui est forcément attendu]. Même si dans certains cas, cela paraît rendre la cible moins précise. On pense à cet échange, dégoulinant de dérision, entre deux femmes sur le cataclysme que pourrait provoquer leur liberté de mouvement et d’habillement. Une scène qui raille, par l’absurde, un certain fondamentalisme religieux…

Le spectacle dirigé par Margarita Herrera Dominguez met en exergue une dimension grotesque, avec ces personnages qui camouflent des costumes clownesques sous leurs vêtements. Mais le mélange des genres, que privilégie cette collection de scènes qui s’enchaînent en outre sans transition, n’est pas facile à maîtriser. La petite production n’y parvient qu’inégalement, malgré une distribution dynamique. Certaines scènes plus réalistes, aux accents dramatiques, tombent ainsi un peu à plat.

Notons toutefois la justesse de Mohsen El Gharbi dans la tonalité absurde. Et Luiza Cocora prête une candeur poignante à sa jeune migrante prête à tout pour améliorer son sort et celui de sa famille. Un enjeu, rappelle justement cette pièce qui se termine en s’adressant directement au public, qui nous concerne aussi.

Migraaaants

Texte : Mateï Visniec. Mise en scène : Margarita Herrera Dominguez. Avec Luiza Cocora, Sébastien Dodge, Mohsen El Gharbi, Sasha Samar, Lesly Velásquez. Production : Coop Ludotek-Art Théâtre. À la salle Intime du théâtre Prospero, jusqu’au 30 novembre.