«Le poids des fourmis»: arrêter la catastrophe

«Le poids des fourmis» adopte une posture satirique qu’on remarque dans tous ses éléments.
Photo: Yanick Macdonald «Le poids des fourmis» adopte une posture satirique qu’on remarque dans tous ses éléments.

Comment redorer le blason d’une école récemment classée parmi les pires au pays et redonner aux élèves un sentiment de fierté ? Des élections scolaires, évidemment ! En organisant une « semaine du futur » à laquelle elle ne croit pas vraiment, l’administration recrute deux élèves qui refusent le désengagement et le cynisme ambiant pour se présenter à l’élection du conseil étudiant.

Entrent Jeanne et Olivier. La première est en état de révolte et préfère utiliser l’action directe pour canaliser sa colère plutôt que d’intégrer le système ; le second est un éco-anxieux qui rêve qu’il reçoit en cadeau la Terre morte. Entourés d’adultes trop peu compréhensifs et d’élèves trop peu conscientisés, Jeanne et Olivier s’entendent pour dire que la maison est en feu, mais pas sur les moyens pour convaincre les autres qu’il faut agir.

David Paquet et Philippe Cyr, le duo à l’origine du Brasier, frappent encore juste pour leur première collaboration avec le Théâtre Bluff. Le poids des fourmis adopte une posture satirique qu’on remarque dans tous ses éléments : la scénographie d’Odile Gamache et les costumes d’Étienne-René Contant kitsch à souhait (l’action se passe dans une sorte de spa-piscine à balles noires, avec palmier gonflable, chemises hawaïennes, sandales Crocs et bas blancs en prime), le recours à une musique volontairement appuyée et démonstrative, les discours moralisateurs des adultes, tout pointe vers une volonté de partir des clichés pour mieux dénoncer ensuite dans cette farce imaginée par David Paquet.

La mise en scène intelligente de Philippe Cyr orchestre l’ensemble avec doigté, rien n’étant superflu dans ce spectacle qui ne ménage pas ses effets. Les comédiens sont à l’avenant : on caricature à outrance (particulièrement lorsqu’il s’agit de composer en deux secondes un des multiples personnages périphériques) et on fait preuve d’un vrai sens de la comédie au service de l’humour un peu trash et bon enfant de l’auteur — y compris le meilleur gag de sirène vu et entendu depuis longtemps.

Du lot, Gabriel Szabo suscite les plus forts rires : avec son visage d’adolescent naïf à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession, il brille autant dans l’humour que lorsqu’il s’agit de distribuer des « médailles de marde » à tout le monde avec une rage inouïe ; face à lui, Élisabeth Smith hérite du rôle plus sérieux, solidement investie dans la peau de l’adolescente contestataire qui rêve de révolution ; à leurs côtés, Nathalie Claude et Gaétan Nadeau sont impressionnants de polyvalence, jouant à deux tous les personnages secondaires avec aisance.

Le poids des fourmis s’en tiendrait là, à cette satire efficace, que ce serait déjà une réussite, mais David Paquet a su renverser tout le processus avec une finale soudainement sincère et émouvante. La cassure est radicale, le risque était grand que cela tombe à plat, mais la finale est portée avec suffisamment d’engagement pour convaincre : elle établit la nécessité de l’empathie comme base de la révolution. C’est peut-être un constat un peu naïf, mais ça donne le goût d’y croire.

Le poids des fourmis

Texte : David Paquet. Mise en scène : Philippe Cyr. À la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 7 décembre.