«Jeff Koons»: visite guidée

Le jeune metteur en scène franco-ontarien Dillon Orr donne naissance à «une proposition scénique numérique» de 45 minutes.
Photo: Sylvain Sabati Le jeune metteur en scène franco-ontarien Dillon Orr donne naissance à «une proposition scénique numérique» de 45 minutes.

Le Théâtre du Trillium présente ces jours-ci au Centre Phi, en collaboration avec La Chapelle, un spectacle intitulé Jeff Koons. À partir du texte de l’Allemand Rainald Goetz, le jeune metteur en scène franco-ontarien Dillon Orr donne naissance à « une proposition scénique numérique » de 45 minutes librement inspirée par la démarche d’un plasticien américain aussi détesté par la critique que vénéré par les collectionneurs.

Écrite à la fin des années 1990, la pièce a été publiée dans une traduction française de Mathieu Bertholet et Christine Seghezzi, chez L’Arche Éditeur, en 2005. Deux ans plus tard, Hubert Colas — qui nous a d’ailleurs fait découvrir la plume acérée de Goetz avec Kolik, un tour de force présenté à l’Usine C en 2012 — la mettait en scène à la Colline.

À propos de cette partition pas banale, le créateur français écrivait alors : « Elle interroge la scène, la structuration du plateau, le positionnement de l’acteur. Rien n’est nommé dans le partage des personnages : c’est une espèce de grand coryphée permanent qui remet en question les hiérarchies et les codes du système théâtral. »

Embrasser les technologies

Fort de cette considérable marge de manoeuvre, Dilon Orr a choisi de plonger trois interprètes, David Bouchard, Annie Cloutier et Alexandre-David Gagnon, dans le vertige de la réalité virtuelle. Plutôt que de craindre les nouvelles technologies, ou pire encore d’y résister, le créateur semble nous inviter à les embrasser. Et si ces innovations nous permettaient, comme citoyens aussi bien que comme artistes et spectateurs, de communiquer et de comprendre, voire de vivre de manière plus complexe, plus entière ?

Dans le texte savoureusement ironique de Goetz, il est question de sexualité, de nostalgie et d’utopie, mais plus largement encore de tout ce qui concerne « le mensonge de l’art ». La mauvaise foi sous toutes ses formes est épinglée : celle des artistes et des critiques, celle des amis et des amants, celle des collectionneurs et des amateurs, celle des mentors et des parasites. C’est un discours mordant qui s’applique à bien des sphères de notre société.

L’aire de jeu est délimitée par deux gradins se faisant face et par deux écrans sur lesquels sont projetées en direct les images que les interprètes voient dans leur casque de réalité virtuelle. Il y a des univers numériques (malheureusement plutôt rudimentaires), mais aussi des scènes de soulèvements et des oeuvres d’art en contexte d’exposition.

Le plus intéressant, c’est sans contredit le dialogue entre les corps des individus « masqués », leur manière d’entrer en contact « à l’aveugle », et la représentation de leurs interactions physiques par leurs doubles virtuels. Soyons clairs : pour le moment, la démarche est plus intellectuelle que sensorielle, plus fascinante d’un point de vue théorique qu’expérientielle, mais son potentiel semble considérable. Si vous voulez assister aux balbutiements d’une nouvelle façon de faire du théâtre, vous savez ce que vous avez à faire.

Jeff Koons

Texte : Rainald Goetz. Traduction : Mathieu Bertholet et Christine Seghezzi. Mise en scène : Dillon Orr. Une production du Théâtre du Trillium présentée par La Chapelle. Au Centre Phi jusqu’au 23 novembre.